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Douze premières phrases démontées, puis une grille pour la vôtre

Paire de lunettes posée sur un livre ouvert, à côté d'un carnet fermé sur une table

En atelier, je fais lire les premières phrases à voix haute, sans le reste du texte. Douze personnes, douze phrases, et le groupe doit dire pour chacune à quelle époque on se trouve, qui raconte, et ce qui va probablement arriver. La moitié des phrases ne permet aucune de ces trois réponses.

Ce n’est pas un problème de style. Une première phrase travaille comme un contrat : elle fixe un temps, installe une distance, ouvre une attente. Quand elle ne fixe rien, le lecteur avance à l’aveugle pendant deux pages et l’auteur croit avoir écrit une entrée en matière élégante.

Ce qui suit démonte douze ouvertures, toutes écrites en séance et retravaillées, puis deux incipit très connus dont la mécanique se lit en dix mots. La dernière partie donne la grille que j’utilise pour diagnostiquer une première page, la sienne comprise.

Ce qu’une première phrase installe, en quatre paramètres

  • Le temps : quel temps verbal domine, et donc à quelle distance du récit on se tient.
  • La voix : qui parle, à quelle personne, et depuis quel moment de l’histoire.
  • La promesse : le genre de livre annoncé, que la suite pourra tenir ou détourner.
  • La question : le manque précis que la phrase crée et que le lecteur voudra combler.
  • Le seuil de réussite : trois paramètres sur quatre suffisent, les quatre relèvent de la chance.
  • Le défaut le plus fréquent : une phrase qui décrit un décor sans engager aucun des quatre.

Ces quatre entrées ne sont pas des ingrédients à doser. Ce sont des cases à cocher après coup, pour savoir ce que la phrase a déjà fait et ce qu’il restera à faire dans les dix lignes suivantes. Une ouverture qui n’installe que le décor n’est pas mauvaise ; elle reporte simplement tout le travail sur le deuxième paragraphe.

Écrire un incipit : ce qui se joue dans la première phrase

Le mot désigne l’ouverture d’un texte, une phrase ou un paragraphe selon les usages. Écrire un incipit ne consiste pas à trouver une formule frappante : cela consiste à décider, en une phrase, ce que le lecteur sait, ce qu’il ignore, et à quelle vitesse il l’apprendra.

Une première phrase réussie se reconnaît à une propriété simple : on peut la contredire. Elle affirme quelque chose de situé, un fait, une position, un jugement. Une phrase qui ne peut être contredite ne dit rien, et ce qui ne dit rien peut être supprimé sans que le livre change.

Il y a une conséquence pratique à cela. L’ouverture s’écrit presque toujours en dernier, une fois que le roman a montré ce qu’il faisait. Les premières phrases écrites le premier jour survivent rarement, non parce qu’elles seraient mauvaises, mais parce qu’elles promettent un livre que l’auteur ne connaissait pas encore.

Le temps verbal, l’engagement le plus lourd

Le choix du temps se lit dès le premier verbe et il oriente tout le reste. Un récit ouvert au passé simple installe un narrateur qui sait déjà comment cela finit et qui raconte à distance. Le même récit ouvert au présent supprime cette distance et interdit à la voix de commenter depuis l’avenir.

Le passé composé occupe une position intermédiaire, plus proche de l’oral, et il crée une adhérence particulière au moment raconté. Beaucoup de manuscrits basculent involontairement de l’un à l’autre dans les vingt premières pages, ce qui est le signal le plus fiable qu’aucune décision n’a été prise avant d’écrire.

L’imparfait seul, en ouverture, mérite une mention à part. Il installe une durée, une habitude, un état, mais il ne lance rien : il faudra un verbe d’action au vers suivant pour que le récit démarre. Une première page entièrement à l’imparfait décrit un monde immobile, ce qui peut être exactement l’intention, à condition que ce soit une intention.

La distance : qui parle, et depuis quand

La personne grammaticale ne suffit pas à décrire la voix. Un récit à la première personne peut être écrit par un narrateur qui parle le jour même, ou trente ans après, et les deux ne racontent pas la même histoire avec les mêmes faits.

Cette distance temporelle apparaît dans des détails minuscules : un adverbe comme alors, un possessif, une incise du type je ne le savais pas encore. Une phrase d’ouverture qui contient l’un de ces marqueurs a déjà annoncé un récit rétrospectif, avec sa mélancolie et son savoir supérieur.

La troisième personne pose la question autrement : à quelle proximité de son personnage le narrateur se tient-il ? Colle-t-il à sa perception, ou dispose-t-il d’informations que le personnage n’a pas ? Les récits qui installent d’emblée une conscience unique s’apparentent souvent aux romans construits autour d’une quête intérieure, où le lecteur ne sait jamais plus que celui qu’il suit.

Quatre ouvertures qui posent une situation

Le camion de déménagement bloquait la rue depuis le matin, et personne dans l’immeuble n’avait encore osé demander pour qui.

Un fait vérifiable, une durée, et une question posée par la fin de la phrase. Le collectif dont on parle est caractérisé en trois mots : personne n’a osé. Le lecteur sait déjà qu’il entre dans un livre sur ce qu’on ne se dit pas entre voisins.

À sept heures, la boulangerie était fermée, ce qui n’était jamais arrivé un mardi.

La force tient à la seconde proposition. Sans elle, la phrase informe ; avec elle, elle installe une régularité et sa rupture, donc un narrateur qui connaît intimement les habitudes du lieu. Quatorze mots suffisent à créer un observateur.

On avait posé les chaises en cercle dans la salle des fêtes, et il en restait quatre de trop.

Le chiffre fait tout. Quatre chaises vides désignent quatre absents, sans qu’aucun nom soit prononcé, et la phrase transforme un décor en compte. C’est le procédé le plus économique pour ouvrir un récit de communauté.

Le train s’est arrêté entre deux gares et le contrôleur a dit qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter.

Le passé composé rapproche, et la parole rapportée sans guillemets installe une ironie discrète. Le lecteur entend une phrase de réassurance et comprend le contraire, ce qui est exactement la fonction d’une ouverture de récit à suspense.

Quatre ouvertures qui posent une voix

Je n’ai jamais su mentir aux gens que j’aime, ce qui explique une bonne partie de ce qui suit.

Une déclaration de caractère, immédiatement mise au service du récit par la seconde proposition. La formule ce qui suit annonce un narrateur rétrospectif qui a déjà organisé son histoire, et qui l’assume.

Ma grand-mère appelait ça le placard, alors que c’était une pièce.

Un écart entre le mot et la chose, posé sans commentaire. La phrase caractérise une famille par son vocabulaire et prévient le lecteur que ce livre s’intéressera à la façon dont on nomme, ce qui est une promesse tenable et rare.

Il faudrait que je commence par le vol, mais je vais commencer par le chien.

L’ouverture qui exhibe sa propre construction. Elle donne deux informations d’un coup, un vol et un chien, et installe un narrateur qui décide de l’ordre. Ce procédé s’use vite : employé deux fois dans un même livre, il devient une coquetterie.

Nous étions quatre à savoir, et nous nous sommes tus pendant onze ans.

Le nous collectif, un chiffre, une durée, un secret. Quatre paramètres cochés en douze mots, ce qui est presque trop : une phrase aussi chargée oblige le deuxième paragraphe à ralentir, sous peine d’essoufflement immédiat.

Quatre ouvertures qui posent une question

La lettre était adressée à mon nom, dans mon écriture.

Neuf mots, une anomalie, aucune explication. La phrase fonctionne parce qu’elle décrit un fait matériel simple dont l’impossibilité apparente n’est jamais soulignée. Ajouter je ne comprenais pas détruirait l’effet en énonçant ce que le lecteur a déjà compris.

Quand mon père est revenu, il avait le même manteau et douze kilos de moins.

Le retour, l’absence, le corps. Le détail chiffré fait office de preuve et suggère une durée sans la nommer. Cette ouverture engage un récit de famille et un récit de disparition, et laisse au livre le choix de la proportion.

Il y avait un nom de plus sur la liste que sur la photo.

Une phrase qui ne dit rien du contexte et tout de la mécanique. Elle repose sur un écart entre deux documents, procédé fréquent dans les récits d’enquête sur le passé familial, où l’archive contredit le souvenir.

La maison a été vendue en avril, à quelqu’un qui ne l’a jamais visitée.

Un fait, une date, une bizarrerie. La construction passive tient le vendeur à l’écart, ce qui est un choix : on ne sait pas encore qui a vendu, et cette absence est le vrai sujet de la phrase.

Deux incipit connus, et ce qu’ils règlent en dix mots

Rangée de livres reliés anciens sur une étagère en bois, dos usés et titres effacés

Aujourd’hui, maman est morte. Camus ouvre L’Étranger sur quatre mots qui fixent le présent, la première personne implicite, le registre familier du mot maman et un événement majeur traité sans emphase. Le contrat est signé : ce livre dira les faits les plus lourds sur le ton le plus plat.

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Proust ouvre Du côté de chez Swann sur un adverbe de durée placé en tête, un passé composé d’habitude, et une action minuscule. La phrase installe la mémoire comme sujet et le détail domestique comme matière, avant tout événement.

Les deux ont une propriété commune qu’on remarque rarement : elles ne cherchent pas à intriguer. Aucune des deux ne pose une énigme. Elles posent une position, et c’est la position qui donne envie de continuer, ce qui contredit à peu près tout ce qu’on entend sur la nécessité d’accrocher le lecteur.

La grille de diagnostic, ligne par ligne

Feuille à cases posée sur un support rigide, stylo en travers de la page
Ligne Ce qu’on vérifie Signal d’alarme
Temps quel temps domine, et s’il tient jusqu’à la page trois bascule non voulue de temps
Personne qui raconte, et à quelle distance des faits impossible à déterminer
Ancrage au moins un élément concret, objet, lieu, heure abstraction seule
Contradiction la phrase affirme-t-elle quelque chose de contestable énoncé indiscutable
Question quel manque la phrase installe aucun manque
Promesse quel type de livre est annoncé promesse que la suite dément
Longueur rapport entre le nombre de mots et le nombre d’informations plus de trente mots pour un seul fait
Suppression que devient le texte si l’on retire la phrase il démarre mieux

La dernière ligne est la plus sévère et la plus utile. Une première phrase supprimable est une mise en route, ce qui arrive constamment : l’auteur avait besoin de ces mots pour entrer dans la scène, le lecteur non. En atelier, une première page sur trois commence réellement à la troisième phrase.

Passer sa propre première page à la grille

  1. Copier la première phrase seule sur une feuille, sans son paragraphe, et la lire à voix haute.
  2. Remplir les huit lignes de la grille sans indulgence, en notant absent quand la case ne peut pas être remplie.
  3. Compter les cases vides. Au-delà de quatre, la phrase ne fonctionne pas comme ouverture, quelle que soit sa beauté.
  4. Faire lire la phrase à quelqu’un qui ignore tout du livre, et lui demander de décrire le roman qu’il imagine.
  5. Comparer sa réponse au livre réel. L’écart mesure la promesse fausse, seul défaut d’ouverture qui se paie jusqu’à la fin.
  6. Essayer de commencer à la deuxième phrase, puis à la troisième, et relire les trois versions le lendemain.
  7. Retenir la version la plus courte à égalité d’information : l’ouverture est le seul endroit où la concision se remarque.

L’étape quatre est celle qu’on saute et c’est la seule qui apporte une information extérieure. Un auteur ne peut pas juger la promesse de sa propre phrase, puisqu’il connaît la suite : il lit ce qu’il a voulu écrire, pas ce qui est écrit.

Six ouvertures qui ne tiennent pas

Le réveil qui sonne, d’abord, avec ses variantes : le personnage se lève, boit un café, regarde par la fenêtre. La scène ne dit rien parce qu’elle est partagée par tout le monde, et un récit qui commence par ce que font tous les humains ne commence pas.

La description météorologique ensuite, quand elle n’est pas immédiatement contredite ou utilisée. Le temps qu’il fait est un décor, et un décor seul ne pose aucun des quatre paramètres.

La phrase de généralité en troisième position, celle qui énonce une vérité sur les familles, l’amour ou la mémoire. Elle appartient à l’essai. Un roman qui l’emploie promet une thèse et devra la tenir sur trois cents pages.

Le prologue en italique, souvent placé avant le vrai début. Il retarde l’ouverture et fournit une révélation que le lecteur ne peut pas encore situer. Sa suppression améliore le livre neuf fois sur dix.

Le nom propre isolé, ensuite, employé comme s’il était déjà connu. Le procédé fonctionne quand le livre repose sur une figure identifiable, notamment dans les récits qui reprennent une histoire déjà racontée, et il tombe à plat partout ailleurs.

Le départ, enfin, quand il sert uniquement de mise en mouvement. Une gare, une valise, un billet : le motif ne devient une ouverture que si le déplacement est traité comme un sujet, ce que réussissent les récits où le trajet vaut pour lui-même.

Ce que la première phrase n’a pas à faire

Elle n’a pas à présenter le personnage principal. Beaucoup de manuscrits ouvrent sur un nom, un âge et une profession, informations qui ne prennent leur intérêt qu’une fois qu’on a envie de connaître la personne.

Elle n’a pas à résumer l’enjeu du livre. Une ouverture qui annonce ce qui va se passer supprime la raison de lire, et l’effet de dévoilement anticipé ne se rattrape que par un renversement, procédé coûteux dès la page un.

Elle n’a pas non plus à être belle. Les deux exemples cités plus haut n’ont aucune ornementation. La phrase d’ouverture travaillée jusqu’à la préciosité signale presque toujours un auteur qui a passé trois semaines dessus et deux jours sur le chapitre deux.

Questions fréquentes

Faut-il écrire l’ouverture en premier ou en dernier ?

En dernier, dans la grande majorité des cas. Une phrase écrite avant que le livre existe promet un texte hypothétique. Rien n’empêche d’en écrire une provisoire pour démarrer, à condition de la considérer comme un échafaudage et de la retirer à la fin.

Une ouverture longue est-elle forcément mauvaise ?

Non, mais elle doit justifier chaque proposition. Une phrase de quarante mots qui installe quatre éléments fonctionne ; la même longueur pour un seul fait ralentit l’entrée. Le rapport information sur longueur compte davantage que la longueur elle-même.

Peut-on commencer par un dialogue ?

Oui, à condition que la réplique caractérise quelqu’un. Une réplique neutre placée en tête oblige le lecteur à identifier deux inconnus et un lieu simultanément, effort qu’il consent rarement. Une réplique qui contient un chiffre, un nom ou un refus fonctionne beaucoup mieux.

Comment savoir si la promesse est tenue ?

Relisez la première phrase après avoir terminé le manuscrit et demandez-vous quel livre elle annonce. Si vous devez expliquer le rapport avec ce que vous avez écrit, la promesse est fausse, et c’est l’ouverture qu’il faut changer, pas le roman.

Est-ce que ces critères valent pour une nouvelle ?

Ils valent davantage encore, parce que le texte court n’a pas trois pages pour rattraper une entrée molle. Sur quinze feuillets, la première phrase représente une part considérable du contrat, et la grille s’applique telle quelle.

Une bonne première phrase ne se reconnaît pas au plaisir qu’elle donne, mais à ce qu’elle interdit d’écrire ensuite. Elle ferme des portes, elle en ouvre une, et c’est cette réduction du champ des possibles qui fait avancer un livre.

Adèle Fontanel anime des ateliers d'écriture depuis dix ans, en bibliothèque et en entreprise. Elle s'intéresse à ce qui se répare concrètement dans un texte : rythme, point de vue, ponctuation du dialogue. Ses articles partent toujours d'un problème rencontré en séance.