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Vos vers se replient sur liseuse, et la mise en page fixe se paie

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Un auteur m’envoie son recueil au format numérique et la capture d’écran qui va avec. Sur son ordinateur, les vers tiennent. Sur la liseuse de sa sœur, un vers sur trois se casse en deux et la moitié orpheline redescend à gauche, exactement comme un vers autonome. Trente-quatre lignes déclarées, cinquante et une affichées.

Le problème n’est pas un défaut du fichier. Il tient à la nature même du livre numérique courant : le texte s’y écoule dans un cadre dont la largeur est décidée par le lecteur, pas par l’auteur. Pour un roman, cela n’a aucune conséquence. Pour un poème, cela détruit l’unité de composition.

Il existe trois réponses techniques, aucune n’est gratuite, et le choix se fait sur le recueil plutôt que sur la technique. Voici ce que chacune règle, ce qu’elle abîme, et ce que donne un même poème long passé sur quatre écrans.

Le test, en une page

  • Objet du test : un poème de trente-quatre lignes, dont onze dépassent soixante signes.
  • Configurations : liseuse à encre électronique de six pouces, tablette de sept pouces, téléphone, application de bureau en fenêtre large.
  • Deux tailles de police par appareil, la valeur par défaut et un cran au-dessus.
  • Ce qu’on mesure : le nombre de lignes affichées, et si la portion repliée reste identifiable.
  • Trois options examinées : retrait négatif, mise en page fixe, fichier paginé de type PDF.
  • Ce que le test ne dit pas : le comportement des applications propriétaires qui changent de version sans prévenir.

Un mot sur la méthode. J’ai gardé le même fichier source pour toutes les configurations, en ne modifiant qu’une feuille de style à la fois, ce qui permet d’attribuer chaque différence d’affichage à une cause unique. C’est fastidieux et c’est la seule façon de ne pas conclure n’importe quoi.

Publier de la poésie en epub : pourquoi le vers se replie

Le format epub, normalisé par le consortium W3C, prévoit deux modes d’affichage. Le premier, de loin le plus répandu, redistribue le texte : le contenu remplit l’espace disponible et se recompose à chaque changement de taille, de marge ou d’orientation. Le second fige la page comme une image de composition.

Dans le mode redistribué, une ligne de poème est traitée comme un paragraphe ordinaire. Si elle est plus large que la colonne, elle se replie, et la portion repliée s’affiche au même endroit qu’un début de vers. Rien ne distingue visuellement un vers voulu d’un morceau de vers accidentel.

Publier de la poésie en epub revient donc à accepter que la largeur de composition vous échappe. Ce n’est pas un bug : c’est le principe du format, et c’est ce qui permet à un lecteur malvoyant d’agrandir le corps sans perdre le texte. Le travail consiste à rendre le repli lisible comme repli, pas à l’empêcher.

Une précision utile pour la suite : le repli n’a rien à voir avec la strophe. Le blanc entre deux strophes se code comme un intervalle entre blocs et résiste très bien. C’est la ligne isolée, à l’intérieur d’un bloc, qui pose problème.

Ce qui décide de la largeur disponible

Quatre facteurs, et l’auteur n’en contrôle aucun entièrement. La largeur physique de l’écran d’abord, qui va de moins de trois pouces sur un téléphone tenu à la verticale à une fenêtre plein écran sur un ordinateur. Le corps de police ensuite, réglé par le lecteur, avec parfois huit crans disponibles.

Les marges viennent en troisième position. La plupart des applications de lecture ajoutent leurs propres marges par-dessus celles du fichier, et certaines proposent trois réglages de gouttière. Le choix de la police, enfin, modifie la largeur moyenne des caractères à corps égal, ce qui déplace le seuil de repli de plusieurs signes.

À corps moyen sur une liseuse de six pouces, une ligne accueille couramment entre trente-cinq et quarante-cinq signes. Un alexandrin en compte facilement plus de quarante espaces comprises. La conclusion arithmétique est brutale : le vers long se repliera chez une partie des lecteurs, quoi qu’on fasse.

Le même poème long sur quatre écrans

Configuration Corps par défaut Un cran au-dessus Repli identifiable ?
Liseuse six pouces 47 lignes affichées 58 lignes affichées non, sans retrait
Tablette sept pouces 39 lignes affichées 44 lignes affichées non, sans retrait
Téléphone, mode portrait 61 lignes affichées 73 lignes affichées non, sans retrait
Fenêtre large sur ordinateur 34 lignes affichées 36 lignes affichées sans objet ou presque

Trente-quatre lignes écrites, jusqu’à soixante-treize affichées : le poème a plus que doublé sur le plus petit écran. Le lecteur qui découvre le texte dans ces conditions ne lit pas une version dégradée de votre composition, il lit une autre composition, avec des fins de lignes que vous n’avez pas choisies.

Le tableau donne aussi l’ordre de grandeur du problème selon le type de recueil. Un livre de textes brefs, quatre à six mots par ligne, ne bouge presque pas d’une configuration à l’autre. Un recueil de vers longs devient illisible en dessous d’une certaine largeur, et aucun réglage de police ne le sauvera.

Repli, ligne vide et vers court : trois symptômes à ne pas confondre

Le repli est le cas décrit plus haut : une ligne trop large qui déborde sur la suivante. Il augmente le nombre de lignes visibles et se corrige par le retrait.

La ligne vide parasite est un autre accident, plus fréquent qu’on ne croit. Elle vient d’un fichier converti depuis un traitement de texte où chaque vers a été validé par un retour de paragraphe et séparé par un paragraphe vide. Le résultat est un poème double interligne sur certains appareils et simple sur d’autres, selon la façon dont l’application traite les blocs sans contenu.

Le vers court à l’inverse ne pose aucun problème d’affichage et pose un problème de sens. Un texte dont toutes les lignes tiennent partout ne prouve rien sur la qualité du fichier : il prouve seulement que le seuil n’a jamais été atteint. Beaucoup d’auteurs concluent de là que leur epub est propre, puis découvrent le contraire au recueil suivant.

Diagnostiquer avant de corriger évite un travail inutile. Le test tient en trente secondes : réduire la fenêtre de lecture à la moitié de sa largeur. Ce qui se casse est un repli, ce qui s’écarte est un problème d’interligne, ce qui ne bouge pas est déjà correct.

Le retrait négatif, réponse par défaut

Le principe est simple et ancien, emprunté à l’imprimerie : décaler l’ensemble du bloc vers la droite, puis ramener la première ligne à gauche. Toute portion repliée apparaît alors en retrait par rapport au vers dont elle dépend, et le lecteur voit d’un coup d’œil qu’il s’agit d’une continuation.

C’est la solution retenue par la plupart des éditeurs de poésie qui publient en numérique, et elle a trois qualités décisives. Elle conserve la redistribution, donc l’accessibilité. Elle fonctionne sur tous les appareils, parce qu’elle n’utilise que des propriétés de mise en forme élémentaires. Et elle ne coûte rien en préparation une fois la feuille de style écrite.

Son défaut est esthétique. Un recueil composé ainsi n’a pas ses vers alignés au même bord que dans l’édition imprimée, ce qui gêne les auteurs attachés à une justification à gauche stricte. Le compromis usuel consiste à choisir un retrait discret, de l’ordre de la largeur d’un ou deux caractères, assez visible pour informer et assez faible pour ne pas déformer la page.

Une variante existe pour les textes à disposition libre sur la page, où les vers ne partent pas tous du même bord. Elle demande de traiter chaque groupe séparément et de renoncer à une règle unique. Le travail devient long et reste faisable tant que le recueil ne dépasse pas quelques dizaines de textes.

La mise en page fixe, et ce qu’elle enlève au lecteur

Téléphone tenu à la main affichant un texte de lecture, pouce près du bord de l'écran

Le second mode prévu par la norme fige la page. Chaque double page devient une surface aux dimensions déclarées, où le texte occupe une position déterminée à l’avance. Rien ne se replie, puisque rien ne se recompose.

Le prix est immédiat et il est payé par le lecteur. Le corps de police ne se règle plus. Sur un petit écran, la page entière est réduite jusqu’à devenir illisible, et l’utilisateur doit zoomer puis se déplacer dans la page. Les fonctions d’agrandissement et de lecture vocale, essentielles pour une partie du public, perdent l’essentiel de leur utilité.

Deux cas justifient malgré tout ce choix. Le premier est le poème dont la disposition sur la page fait partie du texte, calligramme, spatialisation, colonnes simultanées. Le second est l’ouvrage où l’image et le texte se répondent à un endroit précis, comme dans les livres nés d’un dialogue entre écriture et arts visuels, un terrain que les collaborations entre disciplines occupent depuis longtemps.

Hors de ces deux cas, figer la page pour éviter un repli revient à condamner l’accessibilité de tout un livre pour un problème que le retrait règle en trois lignes de feuille de style.

Le PDF, et pourquoi il ne remplace pas un epub

Le PDF garantit ce que la mise en page fixe garantit, sans en avoir les inconvénients de préparation : il suffit d’exporter depuis le logiciel de composition. Beaucoup d’auteurs de poésie s’arrêtent là, et le raisonnement se défend pour un fichier distribué en direct depuis un site.

Il tient beaucoup moins pour la diffusion en librairie numérique. Toutes les boutiques ne proposent pas le PDF comme format de lecture, celles qui l’acceptent ne le servent pas toujours sur liseuse, et le confort sur écran de six pouces reste médiocre pour une page conçue au format d’un livre imprimé.

Le PDF pose en outre un problème de continuité documentaire. Il se prête mal à l’extraction de texte propre, ce qui complique l’indexation, les citations et la reprise ultérieure. Pour un recueil destiné à durer, mieux vaut un epub correct et un PDF en supplément que l’inverse. Le dépôt légal des documents numériques, assuré par la Bibliothèque nationale de France, est un bon rappel de cette échelle de temps.

Ce que coûte chaque option

Option Préparation Ce que le lecteur perd Diffusion
Retrait négatif une feuille de style, réutilisable alignement strict des vers acceptée partout
Mise en page fixe une composition par page réglage du corps, lecture vocale variable selon les boutiques
PDF seul un export depuis la maquette confort sur petit écran limitée en librairie numérique
Epub et PDF ensemble les deux chaînes à tenir rien, sauf la cohérence entre versions bonne, si les deux sont à jour

La colonne Préparation se lit en heures de travail, pas en euros. Le retrait négatif se règle une fois pour toutes et se réutilise d’un recueil à l’autre. La mise en page fixe recommence à chaque livre, et son coût croît avec le nombre de pages, ce qui la rend déraisonnable au-delà d’une plaquette.

La colonne des pertes est celle qu’il faut lire en premier. Un recueil qui abandonne le réglage du corps se ferme à une partie de son lectorat, et cette partie grandit avec l’âge moyen des acheteurs de poésie. Ce n’est pas un détail technique, c’est une décision éditoriale.

Les liseuses ne réagissent pas toutes pareil

Trois écarts reviennent d’un appareil à l’autre. Le traitement des blocs vides, d’abord : certains logiciels de lecture les suppriment, d’autres les conservent, et un recueil séparé par des lignes vides change de respiration selon la machine.

Les marges internes ensuite. Une application qui impose sa gouttière réduit la largeur utile de plusieurs caractères, ce qui suffit à faire basculer une série de vers du côté du repli. Le même fichier peut donc être propre sur un appareil et cassé sur un autre, à taille de police identique.

La justification enfin. Certaines applications justifient par défaut tous les paragraphes, y compris les vers, ce qui étire les espaces d’une ligne de poème jusqu’à l’absurde. La parade consiste à imposer un alignement à gauche pour les blocs de vers, sans compter sur le réglage du lecteur.

Aucune de ces différences n’est un défaut. Ce sont des choix de fabricants, ils évoluent d’une mise à jour à l’autre, et un fichier robuste est un fichier qui reste lisible dans le pire des trois cas plutôt qu’un fichier optimisé pour un appareil précis.

Sept vérifications avant le dépôt

Pile d'épreuves imprimées annotées au crayon, posées à côté d'un clavier d'ordinateur
  1. Ouvrir le fichier dans une fenêtre étroite, moitié de la largeur habituelle, et compter les lignes du poème le plus long.
  2. Monter le corps de deux crans et recompter. L’écart entre les deux comptages donne la marge de sécurité réelle.
  3. Vérifier que chaque repli est visible comme tel, retrait compris, y compris sur le premier vers d’une strophe.
  4. Chercher les blocs vides dans le code et les remplacer par un intervalle déclaré entre strophes.
  5. Forcer l’alignement à gauche sur les blocs de vers, pour neutraliser la justification automatique.
  6. Tester la table des matières : un recueil se parcourt par titres, et un sommaire absent condamne la navigation.
  7. Passer le fichier à un contrôleur de conformité et corriger les erreurs avant les avertissements, dans cet ordre.

La quatrième vérification est celle qui rattrape le plus de fichiers, parce que la majorité des recueils numériques naissent d’un traitement de texte où les vers ont été séparés à la main. Une heure de nettoyage à ce stade évite une refonte complète après les premiers retours de lecteurs.

Choisir selon le recueil, pas selon la technique

Trois questions suffisent à trancher. Les vers dépassent-ils régulièrement une quarantaine de signes ? Si non, le retrait négatif suffit et le débat s’arrête là. La disposition sur la page porte-t-elle du sens ? Si oui, la mise en page fixe devient défendable, au moins pour les textes concernés.

Troisième question, la plus décisive : combien de textes le recueil contient-il ? Une plaquette de vingt pages supporte une composition page à page. Un ensemble de deux cents pages ne le supporte pas, et le prétendre revient à repousser indéfiniment la parution.

Une solution mixte existe et reste sous-employée : un epub redistribué pour l’ensemble, avec quelques textes traités en images composées lorsque leur disposition l’exige. Elle demande d’accepter que ces textes échappent à l’agrandissement, ce qui se compense par une description alternative soignée. Cette façon d’assumer deux régimes dans un même livre rejoint des questions plus larges sur ce que le support fait au poème, et sur ce que les formes à venir peuvent en tirer.

Questions fréquentes

Faut-il livrer un epub et un PDF au lecteur ?

C’est raisonnable en vente directe, où le fichier double ne coûte qu’un export. En librairie numérique, la question ne se pose généralement pas : le catalogue impose son format, et le PDF sert alors de version imprimable proposée à part.

Le retrait négatif fonctionne-t-il sur les liseuses anciennes ?

Sur celles qui appliquent correctement les feuilles de style, oui, car il n’utilise que des propriétés très anciennes. Les appareils les plus limités ignorent parfois les valeurs négatives ; dans ce cas, la ligne repliée revient à gauche et l’on retombe sur le comportement par défaut, sans dégât supplémentaire.

Peut-on empêcher le lecteur d’agrandir le texte ?

Dans un fichier redistribué, non, et c’est heureux. La seule façon de figer le corps est de passer en mise en page fixe, avec toutes les conséquences décrites plus haut. Vouloir verrouiller l’affichage d’un texte redistribuable est une lutte perdue d’avance.

Comment traiter un poème en prose dans un recueil de vers ?

Comme un bloc de prose ordinaire, sans retrait négatif, ce qui suppose une seconde règle de style dans le même fichier. La distinction visuelle entre les deux régimes aide le lecteur, à condition qu’elle soit constante d’un texte à l’autre.

Une plateforme peut-elle refuser un fichier à mise en page fixe ?

Les conditions techniques varient d’un distributeur à l’autre et changent avec le temps. La règle de prudence consiste à lire la documentation de chaque plateforme avant de composer, et non après, car une composition fixe se convertit très mal en fichier redistribué.

Un recueil numérique bien fait ne cherche pas à reproduire la page imprimée. Il cherche à rendre lisible, sur n’importe quelle largeur, la différence entre une fin de vers et un accident d’affichage. Tout le reste est du confort, et le confort se négocie.

Marc Delaunay a travaillé en fabrication puis en cession de droits avant de conseiller des auteurs indépendants. Il explique les contrats, les coûts et les circuits de diffusion avec des chiffres. Il refuse les promesses de revenus faciles.