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Même champ, cinq brouillards, cinq poèmes et les variantes jetées

Champ en pente noyé de brouillard, piquets de clôture émergeant au premier plan
Wonderlane from Seattle, USA / BY 2.0

Il y a un champ à onze minutes de chez moi, en pente douce, bordé d’une clôture de piquets et d’une route départementale. Rien ne le distingue des trois autres qui l’entourent. C’est précisément pour cette raison que je l’ai choisi.

L’exercice consistait à y retourner à chaque brouillard entre octobre et décembre, sans jamais changer de point de vue ni d’itinéraire, et à en rapporter une note puis un texte. Cinq brouillards ont eu lieu, cinq textes existent, et l’un d’eux a failli ne pas survivre à sa deuxième strophe.

Ils paraissent ici avec les notes de terrain et, pour chacun, la variante que j’ai jetée. Les variantes rejetées disent souvent plus que les textes gardés, parce qu’elles montrent la solution facile au moment exact où elle s’est présentée.

Le relevé, en six lignes

  • Période : neuf semaines, du début d’octobre à la mi-décembre.
  • Lieu : un seul champ, un seul angle, une seule distance.
  • Occurrences : cinq brouillards praticables, deux ratés faute d’être arrivée à temps.
  • Règle : une note sur place, un texte le soir, aucune retouche après trois jours.
  • Résultat : cinq textes gardés, onze strophes supprimées.
  • Ce qui se transpose : le motif fixe, pas le brouillard.

La contrainte tient au fait que le décor ne change pas. Tout ce qui varie d’un texte à l’autre vient donc de la lumière, de l’heure, du corps qui regarde, et cette réduction du nombre de variables est l’intérêt entier de l’exercice.

Écrire un poème de paysage sans décrire le paysage

Un poème de paysage échoue presque toujours de la même manière : il énumère. Le champ, les piquets, la brume, l’horizon, la lumière — la liste s’allonge, chaque élément est juste, et rien ne se produit.

La raison est mécanique. Une description accumule des informations que le lecteur ne peut pas hiérarchiser, faute d’un point depuis lequel les organiser. Le paysage réel offre ce point : le corps qui est là, sa position, son inconfort, ce qu’il entend avant de voir. Le poème descriptif le supprime.

La règle que j’applique depuis cette série tient en une phrase : un élément de décor n’entre dans le texte que s’il agit sur quelqu’un. Le piquet n’existe pas parce qu’il est planté là, il existe parce qu’il émerge et que la clôture, elle, reste dessous.

Le second principe est quantitatif. Trois éléments de décor par texte, pas davantage. Au-delà, le lecteur cesse de construire une scène et se met à lire une liste, ce que confirme n’importe quelle relecture à voix haute devant quelqu’un qui ne connaît pas le lieu.

Le champ, et pourquoi celui-là

Trois critères ont décidé du choix, et ils valent pour n’importe quel motif fixe. La proximité, d’abord : onze minutes à pied, ce qui permet d’y aller sur une décision prise à la fenêtre, sans préparation.

La banalité, ensuite. Un lieu remarquable écrit le texte à votre place et l’on se retrouve à décrire une ruine ou un point de vue, c’est-à-dire à commenter quelque chose qui a déjà été commenté. Un champ ordinaire n’offre aucune prise de ce genre.

La fixité, enfin. Le point d’observation est un angle de clôture, toujours le même, à un mètre près. Ce détail paraît excessif et il est le cœur du dispositif : dès que le poste bouge, on ne mesure plus la variation du temps mais celle du regard.

Cinq brouillards qui ne se ressemblent pas

Le mot brouillard couvre des phénomènes assez différents pour qu’un même lieu devienne méconnaissable de l’un à l’autre. Cinq sont apparus pendant la période, et je les ai distingués sur des critères simples, observables sans matériel.

La hauteur d’abord : un brouillard qui s’arrête au genou n’a rien à voir avec un brouillard qui touche le sol et le ciel. La mobilité ensuite : certains restent, d’autres se défont et se referment en continu. La température enfin, qui décide de tout le reste dès qu’elle passe sous zéro.

Ces trois critères suffisent à rendre compte des cinq occurrences, et ils orientent l’écriture avant même la première note. Un brouillard mobile appelle une syntaxe qui bouge ; un brouillard gelé appelle des phrases courtes et une clôture sonore.

Le 12 octobre, à sept heures dix

7 h 10 — brouillard à hauteur de genou — les piquets sortent, la clôture non — un chien aboie deux fois, très loin — pas d’horizon, pas de bord

Le brouillard s’arrête à hauteur de genou.
Les piquets sortent, la clôture reste dessous.
Un chien aboie deux fois
et l’on ne sait pas de quel côté.

Le champ n’a pas de fin
parce qu’il n’a pas de bord.

Le texte est venu d’un bloc, ce qui n’est pas arrivé aux quatre autres. La note contenait déjà son organisation : un fait de hauteur, un fait de son, une conséquence.

La variante jetée comparait le brouillard à une nappe posée sur une table. Elle a tenu deux jours. Son défaut n’est pas d’être fausse — la surface plane à hauteur constante ressemble en effet à une nappe — mais d’introduire un intérieur domestique dans un texte qui n’a que du dehors. Une image importée ferme le poème au lieu de l’ouvrir.

Le 3 novembre, dans le vent

9 h — brouillard qui bouge — se défait par plaques puis se referme — on voit le clocher, puis plus — trois ouvertures en dix minutes

Ce brouillard-là ne tient pas en place.
Il s’ouvre sur le clocher,
compte jusqu’à trois,
et le referme.

Il n’y a rien à voir de plus
que ce qu’il consent à montrer,
et il ne consent pas longtemps.

Deux états ont précédé celui-ci. Le premier décrivait le mouvement avec des verbes de déchirure, s’effiloche, se déchire, se rompt : trois verbes pour une seule action, ce qui est le symptôme classique d’un auteur qui n’a pas choisi.

La variante jetée filait la métaphore du rideau de théâtre sur toute la seconde strophe. Elle était cohérente, presque brillante, et complètement disponible : n’importe qui devant un brouillard mobile écrit un rideau. Je l’ai gardée en marge du carnet pour me rappeler à quelle vitesse elle vient.

Ce qui reste du mouvement tient dans un seul verbe, consentir, et dans la reprise qui le suit. C’est peu et cela suffit, parce que la répétition fait le travail que la métaphore prétendait faire.

Le 19 novembre, gelé

Tiges d'herbe couvertes de givre blanc, sol durci et lumière basse de matin

8 h 20 — givre sur les tiges — le brouillard a gelé sur place — bruit du pas différent, plus sec — plus aucun oiseau

Il a gelé pendant la nuit
et le brouillard est resté sur les tiges,
blanc, dur, et compté.

On entend son propre pas
plus sec que d’habitude.
Le champ ne rend plus rien.

C’est le texte que j’ai failli abandonner. La première version comptait quatre strophes et expliquait le phénomène : le brouillard se dépose, gèle au contact, forme du givre. L’explication est exacte et elle tuait le poème, parce qu’un lecteur qui comprend n’a plus rien à faire.

La variante jetée était la dernière strophe, qui disait le champ s’est tu. Trois mots, un effet garanti, et une facilité que je repère maintenant à un signe : la formule vient plus vite que l’observation qu’elle est censée traduire. Le champ ne rend plus rien dit la même chose sans prêter d’intention au champ.

L’adjectif compté, au troisième vers, est le seul mot que j’aurais du mal à défendre. Il vient du givre qui découpe chaque tige et rend les brins dénombrables, ce qui n’apparaît pas dans le texte. Je l’ai gardé parce qu’il sonne juste et je sais que c’est un mauvais argument.

Le 2 décembre, en fin de journée

Phares de voiture dans le brouillard sur une route de campagne, halo court

16 h 40 — le jour tombe dans le brouillard, pas derrière — pas de coucher, une extinction — phares sur la route, halo court

À seize heures quarante
le jour ne se couche pas,
il s’éteint dans l’épaisseur.

Une voiture passe sur la route,
son halo tient dix mètres
puis se rend.

La note contient l’observation entière et je n’ai eu qu’à la resserrer. La distinction entre un coucher de soleil et une extinction est venue sur place, en cherchant pourquoi la fin de journée ne ressemblait à rien de connu.

La variante jetée refermait le texte sur une lampe qu’on souffle. Même défaut que la nappe du premier texte : une image d’intérieur dans un poème de plein air. Ces deux rejets, séparés de sept semaines, m’ont fait remarquer une constante que je n’avais jamais formulée, et qui rejoint ce que travaillent les textes attentifs au rapport direct au dehors.

Le verbe se rendre, au dernier vers, prête au halo une capitulation. C’est exactement le type d’attribution que j’ai refusée trois textes plus tôt avec le champ qui se tait. Je l’ai gardée ici, et l’incohérence est réelle : la différence tient à ce que le halo diminue effectivement, quand le champ, lui, ne fait rien.

Le 14 décembre, sous la pluie

11 h — pluie fine dans le brouillard — les deux ensemble, on ne distingue pas — terre qui colle aux semelles — un tracteur quelque part, invisible

Il pleut à l’intérieur du brouillard,
ce qui ne se voit pas
et se sent sur les mains.

La terre colle aux semelles,
un tracteur travaille quelque part,
et rien de tout cela n’a de direction.

Dernier de la série et le plus retravaillé, en six états. La difficulté venait de la superposition de deux phénomènes que rien ne permet de séparer visuellement, et que la langue sépare pourtant, puisqu’elle a deux mots.

La variante jetée élargissait le dernier vers au monde entier, dans une formule dont je ne recopierai pas les termes. Elle transformait un champ de trois hectares en déclaration générale, ce qui est la façon la plus rapide de perdre un lecteur en fin de texte.

Le mot direction a remplacé quatre candidats successifs. Il fonctionne parce qu’il est concret : dans un brouillard, l’absence de direction est un fait d’orientation avant d’être une figure. Ce genre d’ancrage sépare le poème de paysage réussi de sa version décorative.

Le tableau des cinq relevés

Date Type Mots dans la note États Vers gardés Variante jetée
12 octobre bas, immobile 26 1 6 la nappe
3 novembre mobile, venté 24 3 7 le rideau
19 novembre gelé 22 4 6 le champ qui se tait
2 décembre crépusculaire 23 2 6 la lampe soufflée
14 décembre pluvieux 25 6 6 l’élargissement final

Trois régularités sortent de ce tableau. Les notes font toutes entre vingt-deux et vingt-six mots, sans que j’aie cherché cette régularité. Les textes gardés tiennent tous en six ou sept vers. Et quatre variantes sur cinq sont des images empruntées à un intérieur ou à un dispositif humain, ce qui constitue le vrai résultat de l’exercice.

Le vocabulaire du brouillard, et ses pièges

La langue française est riche en mots pour ce phénomène et cette richesse est un piège. Brume, brouillard, bruine, purée, ouate, voile, nappe : la moitié de cette liste appartient au cliché, et l’autre moitié y bascule dès qu’on l’emploie deux fois.

Trois mots seulement apparaissent dans les cinq textes, et un seul y revient. Cette économie n’est pas une coquetterie : dans une série sur motif fixe, chaque synonyme supplémentaire donne l’impression que l’auteur cherche à varier là où le sujet, lui, ne varie pas.

Le meilleur substitut au vocabulaire spécialisé reste l’effet observable. Ce qu’on voit à dix mètres et pas à vingt, ce qui mouille les mains, ce que le pas produit comme son : ces éléments qualifient le phénomène sans le nommer et ne s’usent pas, à la différence des adjectifs, qui s’usent tous.

Reste une tentation propre aux lieux ruraux, celle du vocabulaire agricole employé pour l’ancrage. Il fonctionne quand il désigne une action en cours et sonne faux quand il décore, exactement comme le lexique urbain dans les textes des poètes de la ville.

Ce que la variation sur motif fixe apprend

Le bénéfice principal n’est pas dans les textes, il est dans ce que la répétition rend visible. En écrivant cinq fois le même lieu, on découvre ses propres réflexes de composition, parce qu’ils reviennent avec une régularité gênante.

Trois de ces réflexes sont apparus. La clôture par une formule générale, présente dans quatre premières versions sur cinq. L’image d’intérieur pour dire le dehors, quatre fois sur cinq également. Et l’attribution d’une intention au paysage, deux fois, dont une conservée.

Une série de cinq suffit à les repérer, une série de deux ne suffit pas. C’est l’argument principal en faveur du dispositif : en dessous de quatre occurrences, on croit avoir écrit quatre textes différents, alors qu’on a écrit quatre fois le même réflexe. Le rapport entre observation et invention se déplace de la même façon dans tout travail sur le réel et sa transformation.

Le motif se choisit selon deux critères seulement : il doit être accessible sans décision préalable, et il doit être ennuyeux. Un motif intéressant produit des textes intéressants dès la première fois, ce qui empêche précisément d’observer ce que la répétition révèle.

Questions fréquentes

Faut-il attendre un phénomène météorologique particulier pour tenir une série ?

Non, et le brouillard n’a servi ici que de déclencheur commode parce qu’il est irrégulier et impossible à programmer. Une série peut se tenir sur les jours de marché, les fins d’après-midi d’un même mois, ou tout autre repère extérieur qui vous fasse sortir sans négocier.

Combien de textes faut-il pour que l’exercice serve ?

Quatre au minimum, cinq de préférence. En dessous, les réflexes de composition ne se répètent pas assez pour être identifiés, et l’on conclut à tort que chaque texte a trouvé sa forme propre.

Que faire des variantes rejetées ?

Les recopier dans une page à part, avec la date et la raison du rejet en trois mots. Ce document devient au bout d’un an la meilleure description disponible de vos automatismes, et il est plus utile qu’un carnet de textes réussis.

Peut-on écrire sur place plutôt que le soir ?

C’est possible et cela produit autre chose : des textes plus proches de la sensation et plus difficiles à couper, parce qu’on hésite à retirer ce qu’on a écrit dans le froid. La séparation entre la note et le texte reste, à mon sens, la règle la plus rentable de tout le dispositif.

Le lieu doit-il rester secret ?

Peu importe, à condition qu’il n’ait rien de remarquable. Un lieu identifiable amène le lecteur à chercher la ressemblance avec ce qu’il connaît, et l’exercice n’a jamais porté sur ce champ-là mais sur ce que cinq passages au même endroit font apparaître.

Cinq brouillards, cinq textes, onze strophes au panier : le rendement n’a rien d’extraordinaire. Ce que la série a produit de plus utile ne tient pas dans les poèmes, mais dans une liste de quatre réflexes que je reconnais désormais avant de les écrire, ce qui ne les empêche pas toujours.

Camille Roussel écrit et publie de la poésie depuis quinze ans et anime des lectures en librairie. Elle travaille surtout les formes courtes et la prosodie française contemporaine. Elle tient ici un carnet de composition ouvert, brouillons compris.