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Sept poèmes nés en une semaine, avec les brouillons qui les précèdent

Page de carnet couverte d'une écriture manuscrite, ratures et mots ajoutés dans la marge

Pendant sept jours consécutifs, j’ai tenu un relevé complet de ce que je faisais en écrivant. Chaque note prise avant un texte, chaque version intermédiaire, chaque décision de coupe, avec l’heure et la durée. Le carnet a servi de journal de bord autant que de réserve d’images.

Sept textes ont été conservés. Un huitième a été abandonné le mardi, et il figure ici au même titre que les autres : un poème qui tombe renseigne mieux qu’un poème qui tient, parce qu’on voit précisément où il cède. Publier uniquement les versions finales revient à montrer des vitrines et à cacher l’atelier.

Ce qui suit est donc un dossier, pas une plaquette. Chaque journée présente la note antérieure, le texte tel qu’il est resté, et la relecture faite quarante-huit heures plus tard, quand le souvenir de l’écriture a suffisamment refroidi pour ne plus fausser le jugement.

Le relevé de la semaine, en six lignes

  • Cadre : sept jours de suite, une séance quotidienne de quarante minutes, toujours au même moment.
  • Matière : un carnet de poche, une trentaine de notes datées, aucune écrite en vue d’un poème.
  • Résultat : sept textes conservés, un abandonné, deux entièrement refaits.
  • Temps par texte : de dix minutes pour le plus court à trois séances pour le plus résistant.
  • Ce qu’on en retire : des critères de conservation formulables, applicables à ses propres textes.
  • À éviter : trancher le sort d’un poème le jour même où on l’écrit.

Le dernier point est le plus difficile à respecter. L’enthousiasme du jour et le dégoût du lendemain se valent en fiabilité, c’est-à-dire pas grand-chose. Quarante-huit heures suffisent presque toujours à ramener un texte à sa taille réelle.

Sept poèmes inédits, et pourquoi ils paraissent avec leurs notes

Un poème publié seul donne l’impression d’être arrivé entier. C’est faux dans presque tous les cas, et cette fausse impression décourage plus de débutants que n’importe quelle critique. Ce que ces sept poèmes inédits montrent, c’est la quantité de matière jetée pour chaque ligne gardée.

Les notes sont classées en trois moments. Avant : ce qui a déclenché, souvent une phrase entendue, un détail vu, un mot revenu deux fois dans la journée. Pendant : les variantes, les impasses, les endroits où j’ai changé de temps ou de personne. Après : la relecture à froid, avec la décision motivée.

Aucune de ces notes n’a été rédigée pour être lue. Je les reproduis telles quelles, avec leur syntaxe abrégée, parce que les nettoyer reviendrait à reconstruire après coup une intention que je n’avais pas.

Une précision sur le statut de ces textes : ils sont inédits au sens strict, jamais parus ailleurs, et rien ne garantit qu’ils entreront tels quels dans un livre. Deux d’entre eux seront probablement retouchés d’ici là. Les publier maintenant, dans leur état de septembre, sert précisément à fixer une date : il deviendra possible, dans un an, de mesurer ce que la relecture longue aura déplacé.

Lundi : une phrase entendue dans un couloir

Note avant. « Immeuble, 8 h 40, deux voisines. L’une dit rien qui vaille. Formule morte, mais dite sérieusement. Elle continue de sonner dans l’ascenseur. »

La formule était usée, donc inutilisable telle quelle. Ce qui restait exploitable, c’est le décalage : une expression vidée de sens, prononcée par quelqu’un qui y croyait encore. J’ai écrit sans chercher à la placer, en la gardant simplement au bord de la page.

Ce genre de déclencheur reste piégeux. Une formule toute faite attire le poème vers l’ironie facile, celle où l’on se contente de moquer le langage des autres. Deux versions ont été écartées pour cette raison. La seule voie praticable consistait à prendre la phrase au sérieux, exactement comme la voisine la prenait.

Elle a dit rien qui vaille
et le mot est resté
comme une clé sur la porte
d’un appartement vendu.

On range, on ne range pas.
Une phrase tient la pièce
plus longtemps que les meubles.

Note après. Les deux strophes ne vont pas ensemble. La première est un portrait, la seconde une proposition générale. Décision reportée au dimanche, où le texte sera coupé en deux.

Mardi : le brouillon qui n’a pas tenu

Note avant. « Toits blancs, 6 h 50, première vraie fraîcheur. Ça ressemble à de la farine. »

La comparaison est venue seule et le texte s’est construit autour d’elle en douze minutes, ce qui aurait dû m’alerter. Voici l’état final avant abandon.

Le matin se dépose
sur les toits comme une farine
et la ville lève, lève,
sans que personne n’ait pétri.

Note après. Le problème n’est pas la comparaison, il est dans son prolongement. Farine, lever, pétrir : chaque mot appelle le suivant, le lecteur voit venir la ligne trois avant de l’atteindre, et le texte n’oppose plus aucune résistance. Une image filée qui se déroule sans accroc n’est pas une réussite de composition, c’est un automatisme de vocabulaire.

J’ai tenté de casser la série en remplaçant le dernier vers. Rien n’a pris, parce que le défaut était en amont. Le texte a été archivé avec la mention « image trop docile ». La note de départ, elle, reste disponible : c’est la seule chose à sauver.

Mercredi : trois états d’un même quatrain

Façade d'immeuble le soir, quelques fenêtres éclairées au-dessus d'une cour intérieure

Note avant. « Cour intérieure, 22 h. Quatre fenêtres allumées. En juin il y en avait sept. Vérifier : est-ce que des gens sont partis ? »

Premier état, écrit d’un trait, purement descriptif.

Je compte les fenêtres allumées
de l’autre côté de la cour,
il y en a quatre ce soir,
c’était sept au mois de juin.

Deuxième état, après suppression du sujet et des articulations. Le poème gagne en netteté et perd son intérêt : il ne dit plus rien qu’un constat.

Quatre fenêtres allumées
de l’autre côté de la cour.
En juin il y en avait sept.
Personne n’a déménagé.

Troisième état, gardé. La différence tient au dernier vers, qui déplace la cause au lieu de la constater. Le texte cesse d’être un relevé et devient une remarque sur la saison.

Quatre fenêtres ce soir.
En juin il y en avait sept.
Personne n’a déménagé,
c’est la lumière qui part plus tôt.

Note après. Le passage du deuxième au troisième état a pris deux séances. Ce genre de bascule ne s’obtient pas en cherchant un beau vers final : elle vient en se demandant quelle information manque au lecteur, et ici il manquait la raison.

Jeudi : la note d’abord, le poème ensuite

Note avant. « Quai 3, 7 h 12. Une femme relit un billet imprimé, le plie, le rouvre. Trois fois. Train non annoncé. Le papier commence à blanchir sur le pli. »

Deux premières tentatives ont échoué en cherchant à interpréter la scène, l’une sur l’inquiétude, l’autre sur l’attente en général. Les deux commentaient au lieu de montrer. La version conservée s’en tient au geste et laisse la conclusion au dernier vers.

Elle relit le billet,
le plie, le rouvre.
Trois fois.
Le train n’est toujours pas annoncé
et c’est le pli qui s’use,
pas l’attente.

Note après. Le vers isolé « Trois fois » fait tout le travail rythmique : il coupe la description et installe la durée sans nommer l’ennui. Le procédé est courant en forme brève japonaise, où le comptage remplace le commentaire.

Vendredi : couper la dernière strophe

Branches d'un figuier passant au-dessus d'un mur de pierre dans un jardin
Davidbena / BY-SA 4.0

Note avant. « Jardin du voisin, figuier qui passe par-dessus le mur. On mange les figues. Personne n’en parle. Depuis quatre ans. »

Le texte est venu en une séance, dans sa forme presque définitive. Le travail a porté uniquement sur la fin.

Le figuier du voisin passe
un bras au-dessus du mur.
Nous mangeons ses fruits
sans jamais le dire.

La strophe supprimée était celle-ci, écrite dans le même mouvement.

C’est ainsi que se partagent
les choses qu’on ne demande pas.

Note après. Elle explique le poème que le poème vient de faire. Un texte de quatre vers qui se conclut par une maxime de deux vers change de nature : il devient une illustration, et le lecteur n’a plus rien à faire. La règle vaut au-delà de ce cas : quand la dernière strophe pourrait servir de titre à l’article qui commenterait le poème, elle est de trop.

Samedi : deux textes nés du même mot

Note avant. « Le mot seuil revient trois fois dans la journée. Sur une marche d’entrée, dans une conversation, dans un formulaire. Essayer de le prendre à la lettre. »

Le procédé consiste à traiter un mot-souche comme une entrée de dictionnaire et à écrire plusieurs définitions concurrentes, sans chercher à les fondre. Deux ont résisté.

Le rendement de cette méthode reste irrégulier. Sur cinq définitions écrites ce jour-là, trois sont tombées immédiatement parce qu’elles paraphrasaient le dictionnaire au lieu de le contredire. Le mot-souche doit être assez courant pour que le lecteur ait déjà son idée, et assez concret pour qu’un objet vienne l’incarner. Les mots abstraits produisent des sentences, jamais des poèmes.

Seuil : ce que le chat
franchit vingt fois par heure
sans jamais s’installer
ni dedans ni dehors.

Seuil : la marche usée
au milieu, pas aux bords.
Des milliers de pas
ont pris la même décision.

Note après. Les deux textes tiennent séparément et s’affaiblissent l’un l’autre s’ils sont présentés en suite numérotée, parce que la répétition du mot d’entrée devient un procédé visible. Ils paraîtront à distance dans le futur recueil. Ce type de travail sur le lexique rejoint ce qu’on observe dans les métamorphoses du langage poétique actuel, où la définition détournée est devenue une forme à part entière.

Dimanche : scinder plutôt que réécrire

La séance du dimanche a été consacrée à la relecture des six jours précédents. Le seul texte à poser un vrai problème était celui du lundi, dont les deux strophes ne cohabitaient pas.

J’ai d’abord essayé de rapprocher les deux blocs par un vers de liaison. Résultat : un poème plus long et plus mou. La solution était la séparation. La première strophe reste seule, avec sa clé et son appartement vendu. La seconde devient un texte autonome, complété d’un vers.

On range, on ne range pas.
Une phrase tient la pièce
plus longtemps que les meubles,
plus longtemps que le bail.

Scinder est presque toujours préférable à souder. Deux textes brefs qui se suffisent valent mieux qu’un texte moyen qui articule artificiellement deux idées venues de deux endroits différents. Le geste demande d’accepter que la semaine produise moins de pages, et davantage de poèmes.

Ce que le relevé montre

Jour Déclencheur Temps passé État final
Lundi phrase entendue 35 min puis reprise scindé en deux textes
Mardi détail visuel 12 min abandonné
Mercredi comptage 2 séances gardé au troisième état
Jeudi scène observée 40 min gardé après deux essais
Vendredi habitude de voisinage 25 min gardé, une strophe coupée
Samedi mot répété 40 min deux textes gardés
Dimanche relecture 40 min un texte autonome de plus

Deux choses ressortent du tableau. Les textes écrits vite sont surreprésentés dans les abandons, mais la vitesse n’est pas la cause : les textes rapides sont ceux qui sont venus par automatisme, et l’automatisme est la cause. Ensuite, aucun déclencheur n’est une idée. Ce sont tous des faits, entendus, comptés ou vus.

Un troisième enseignement porte sur la durée. Les textes gardés qui ont demandé le plus de séances sont aussi ceux dont je suis la plus sûre aujourd’hui, ce qui contredit l’idée répandue d’une justesse obtenue du premier jet. La séance supplémentaire ne sert pas à polir : elle sert à découvrir ce que le texte cherchait sans le dire.

Trois critères de conservation, un critère d’abandon

Le premier critère est informationnel. Le texte doit contenir quelque chose que je ne savais pas avant de l’écrire. Le quatrain du mercredi passe : la cause déplacée vers la lumière n’était pas dans la note de départ. Le brouillon du mardi échoue : il ne dit rien de plus que sa comparaison initiale.

Le deuxième critère est la résistance à la paraphrase. Il doit exister au moins un endroit du texte qu’on ne peut pas reformuler sans perte. Si l’intégralité du poème se résume proprement en une phrase de prose, il n’y a pas de poème, il y a une note bien tournée. C’est le critère d’abandon, formulé à l’envers.

Le troisième est oral. Le texte se lit à voix moyenne, sans forcer, et les fins de vers tombent là où l’on respire. Un vers qui oblige à reprendre son souffle au mauvais endroit signale presque toujours une coupe mal placée plutôt qu’un problème de sens. Cette dimension sonore travaille en profondeur les rapports entre perception et image qu’un poème installe.

Un quatrième critère existe, mais il ne s’applique qu’à distance : la place du texte dans un ensemble. Un poème solide peut être écarté d’un recueil parce qu’il redit ce qu’un autre dit mieux. Cette décision ne se prend pas en septembre, elle se prend au moment d’établir un sommaire, avec tous les textes étalés sur une table.

Ces critères ne remplacent pas le jugement, ils l’obligent à se formuler. Un texte peut être conservé alors qu’il n’en remplit que deux, à condition de savoir lequel manque et pourquoi on passe outre.

Questions fréquentes

Faut-il vraiment tenir un carnet séparé ?

Un support distinct de celui où l’on écrit les poèmes rend service. Il autorise la note laide, incomplète, sans souci de formulation, et c’est de là que sortent la plupart des déclencheurs. Un carnet trop soigné se transforme vite en recueil et cesse de jouer son rôle.

Combien de temps attendre avant de juger un texte ?

Quarante-huit heures suffisent pour les textes brefs. Au-delà d’une semaine, le souvenir de l’intention s’efface et l’on se relit comme un lecteur extérieur, ce qui est utile plus tard mais fait perdre l’accès aux variantes envisagées.

Un poème abandonné est-il définitivement perdu ?

Non, et c’est la raison d’archiver plutôt que de jeter. Un vers isolé, un rythme, un mot rare peuvent resservir des années après dans un texte sans rapport. Ce qui est perdu, en revanche, c’est la structure d’ensemble : elle se reconstruit rarement.

Écrire tous les jours est-il indispensable ?

Pour un relevé de ce type, oui, sinon la comparaison entre les jours n’a pas de sens. Hors expérience, un rythme de trois séances par semaine produit des résultats comparables, avec un temps de remise en route plus long à chaque reprise.

Comment savoir si une image est trop attendue ?

Un test rapide : lisez le premier terme de la comparaison à quelqu’un et demandez-lui de compléter. Si la réponse tombe du premier coup, l’image circule déjà et ne surprendra personne. Ce test disqualifie beaucoup de brouillons en dix secondes.

Une semaine documentée ne prouve rien sur la qualité des textes obtenus, et ce n’était pas le but. Elle établit seulement qu’entre la note et le poème il y a un travail nommable, décomposable, transmissible, et qu’il ne dépend d’aucun état de grâce.

Camille Roussel écrit et publie de la poésie depuis quinze ans et anime des lectures en librairie. Elle travaille surtout les formes courtes et la prosodie française contemporaine. Elle tient ici un carnet de composition ouvert, brouillons compris.