Il y a une heure, entre le moment où l’on quitte la maison et celui où la journée commence, qui n’appartient à rien. Je la passais à lire, mal, et à regarder le panneau d’affichage. En septembre j’ai décidé de m’en servir autrement : écrire pendant le trajet, debout, sans jamais m’asseoir même quand une place se libérait.
La contrainte n’était pas un caprice. S’asseoir change tout : on ouvre un carnet à plat, on relit, on rature, et on retrouve exactement les conditions du bureau, en moins confortable. Debout, avec une seule main disponible, il faut décider vite et écrire court. C’est cette contrainte que je voulais tester, pas le décor ferroviaire.
Un mois plus tard, il reste sept textes et un protocole reproductible. Les voici, avec les situations qui les ont produits et ce que chacune impose. Rien ici n’est présenté comme une méthode générale : c’est le compte rendu d’une série, avec ses ratés.
Trente-huit trajets, sept textes gardés
| Situation | Occurrences | Notes prises | Textes gardés |
|---|---|---|---|
| Quai, avant six heures trente | 19 | 41 | 2 |
| Rame en marche | 19 | 22 | 1 |
| Bus de substitution | 4 | 9 | 1 |
| Hall de gare, un dimanche | 3 | 12 | 2 |
| Retard de plus de dix minutes | 6 | 15 | 1 |
| Total | 38 trajets | 99 notes | 7 textes |
Les colonnes se recoupent : un même trajet passe par le quai puis par la rame, ce qui explique que la somme des occurrences dépasse le nombre de trajets. Le rapport qui compte est ailleurs, entre les notes et les textes : quatorze notes pour un poème gardé, soit un rendement bien inférieur à celui d’une table de travail, et de la matière incomparablement plus fraîche.
Écrire dans les transports : le protocole debout
Trois règles, arrêtées le premier jour et jamais modifiées. Rester debout, quelle que soit l’affluence. N’écrire que pendant le trajet, jamais avant, jamais après. Ne rien relire sur place, sous aucun prétexte, y compris lorsque le train s’arrête vingt minutes.
La troisième règle est la plus difficile et la plus productive. Écrire dans les transports pousse naturellement à corriger la ligne précédente, parce qu’on la voit du coin de l’œil et qu’on a le temps. Interdire cette relecture oblige à avancer, et l’on découvre en fin de trajet des enchaînements qu’aucune relecture continue n’aurait laissés passer.
Le tri se fait ailleurs, dans un moment séparé, le samedi matin, à distance de tout mouvement. Cette séparation stricte entre la prise et le jugement est la seule chose que je conserverais si je devais réduire le protocole à un point unique.
Un mot sur la durée. Le trajet fait vingt-six minutes de porte à porte, dont neuf sur le quai. Une fenêtre plus courte, moins de dix minutes, ne suffit pas : le temps de sortir le carnet et de démarrer consomme déjà la moitié.
Le matériel, réduit à ce qui tient dans une main
Un carnet de format poche, à couverture rigide, qui tient ouvert sans appui. C’est la seule exigence non négociable : un carnet souple se referme dès qu’on lâche la page, et l’on perd trois secondes à chaque ligne, ce qui suffit à casser l’élan.
Un crayon plutôt qu’un stylo, pour deux raisons pratiques. Il écrit dans toutes les positions, y compris avec le carnet à la verticale, et il ne fuit pas dans une poche. Un crayon court, taillé la veille, se manipule d’une seule main.
J’ai essayé le téléphone pendant huit trajets. Le clavier va plus vite que ma main, ce qui devrait être un avantage, et il ne l’est pas : la vitesse de saisie encourage à écrire des phrases complètes, donc explicatives, alors que la lenteur du crayon oblige à ne garder que l’essentiel. Beaucoup de voix qui composent directement sur un écran tirent parti de cette fluidité ; sur ce protocole précis, elle m’a desservie.
Reste la question du rangement, qui paraît triviale et ne l’est pas. Le carnet doit se trouver dans une poche extérieure, atteignable de la main libre, sans poser de sac. Les trois premiers matins, il était au fond d’un cabas, et je n’ai rien écrit : sortir le carnet demandait de s’arrêter, s’arrêter demandait une décision, et la décision ne venait pas.
Ce que la station debout interdit
Elle interdit la ligne longue. Un vers de plus de sept ou huit mots ne se termine pas : le mouvement du wagon décale la main et la fin de la ligne devient illisible. Le format court n’a donc pas été choisi, il a été imposé par la physique.
Elle interdit aussi la reprise immédiate. Barrer un mot exige de retrouver sa place, et à chaque secousse on la perd. Le geste normal de l’écriture, hésiter puis corriger, devient si coûteux qu’on y renonce, et l’on écrit à la suite, en acceptant l’approximation.
Elle interdit enfin l’attention flottante. Debout, une partie du corps travaille en permanence à ne pas tomber, ce qui laisse une bande d’attention étroite pour le texte. La conséquence est nette dans les notes : aucune digression, aucune association d’idées longue, presque uniquement des faits.
Ces trois interdits expliquent la physionomie de la série. Ce sont des textes courts, factuels, sans commentaire, et cela n’a rien à voir avec une esthétique choisie à l’avance.
Quai 2, six heures : le texte qui a ouvert la série
Le premier matin, il faisait encore nuit et le panneau lumineux était la seule source de lumière du quai. J’ai compté les gens par désœuvrement, puis remarqué que chacun se tenait à un endroit précis, toujours le même d’un jour sur l’autre.
Six heures. La ligne jaune
est la seule chose éclairée.
Nous sommes onze
à ne pas la dépasser,
chacun à sa place
comme si la place comptait.
Le texte tient à un fait comptable et à un doute final. Il aurait pu s’arrêter au quatrième vers, et il serait resté une description exacte sans intérêt. Les deux derniers vers ne décrivent plus rien : ils demandent pourquoi ces places, question à laquelle le poème n’a pas à répondre.
C’est le seul texte du mois que je n’ai pas retouché au tri du samedi. Les six autres ont perdu au moins un vers.
Dans la rame, entre deux stations

Écrire dans une rame en marche pose un problème que le quai ne pose pas : les gens sont trop proches. La position debout, carnet ouvert, attire les regards, et il faut quelques trajets pour cesser d’y penser.
Entre deux stations
personne ne tient rien
que la même barre.
Le tunnel dure
le temps qu’il faut
pour ne pas se regarder.
La rame a produit vingt-deux notes et un seul texte, le plus mauvais rendement du mois. L’explication est simple : à l’intérieur, tout se ressemble d’un jour à l’autre, et les notes se répètent. Le quai offre un ciel, une température, un horaire qui varient ; la rame offre un intérieur constant.
Ce texte-ci fonctionne parce qu’il porte sur la proximité forcée plutôt que sur le décor. La densité humaine est le seul paramètre qui change vraiment dans un wagon, et il se lit dans la façon dont les corps s’organisent, sujet dont la solitude en présence des autres constitue une des versions les plus travaillées.
Le bus de substitution, quatre matins de suite
Des travaux ont supprimé le train pendant quatre jours. Le bus mettait cinquante minutes au lieu de vingt-six, s’arrêtait sans arrêt, et la conduite rendait l’écriture debout presque impossible.
Le bus s’arrête
tous les deux cents mètres
et à chaque fois
quelqu’un renonce à descendre.
La pluie sur la vitre
avance plus vite que nous.
Neuf notes en quatre matins, ce qui est peu, et un texte gardé. La leçon de cet épisode est contre-intuitive : la contrainte accrue n’a pas amélioré les textes. Passé un certain seuil de difficulté matérielle, on ne note plus, on tient debout.
La différence entre une contrainte productive et une contrainte stérilisante se joue à cet endroit. La première retire un confort, la seconde retire l’attention. Le bus retirait l’attention.
Le hall de gare, un dimanche, à contre-emploi

Trois dimanches, hors trajet, dans le hall d’une grande gare. J’y suis allée délibérément pour tester la même écriture debout dans un lieu identique mais vidé de l’urgence.
Dimanche, le hall rend
tous les bruits deux fois.
Un enfant compte les bancs.
Il y en a plus que de gens
et il les compte quand même.
Douze notes, deux textes conservés : de loin le meilleur rendement. La raison tient à ce que je n’attendais aucun train. Sans départ à surveiller, l’attention se libère entièrement, et les notes deviennent plus longues, plus construites, plus proches de ce qu’on écrit à une table.
Ce résultat nuance tout le protocole. Ce n’est pas la station debout qui produit les textes brefs, c’est la station debout dans l’attente d’un départ. Retirez le départ, et la main retrouve ses habitudes en trois minutes.
Deux inédits nés d’un retard
Six retards de plus de dix minutes dans le mois, dont un de quarante. C’est la situation la plus favorable de toutes, parce qu’elle produit un groupe de personnes immobiles qui n’ont rien à faire et qui se surveillent.
Retard annoncé : douze minutes.
Le panneau se corrige,
dix-huit, puis vingt.
Ce n’est pas le train qui recule,
c’est nous qui restons.
Le second texte du groupe est venu du même quart d’heure, sur un détail que j’ai failli ne pas noter parce qu’il paraissait trop net pour être vrai.
Sur le banc, un homme
a posé sa veste à côté de lui
pour garder une place
à quelqu’un qui ne vient pas.
Il ne la reprend pas
quand le train arrive.
Le second est plus fragile que le premier. Il repose entièrement sur une interprétation du geste, et rien ne prouve que l’homme gardait une place. J’ai gardé le texte en assumant cette lecture, parce que le poème ne prétend pas rapporter un fait mais une hypothèse formée sur un quai, ce qui n’est pas la même chose.
Le trajet du retour ne produit rien
Dix-neuf trajets aller, dix-neuf retours, et pas une seule note conservée le soir. Le déséquilibre est trop net pour tenir au hasard, et j’ai mis trois semaines à comprendre pourquoi.
Le matin, rien n’a encore eu lieu. L’attention se pose sur ce qui est là, faute d’autre matière. Le soir, la journée occupe toute la place : on ne regarde pas le quai, on refait des conversations. La note du soir parle du bureau et n’a aucun intérêt.
Un second facteur joue, plus prosaïque. Le soir, la fatigue ramène vers la place assise, et j’ai cédé douze fois sur dix-neuf. Assise, j’ai relu, corrigé, et produit des textes tièdes que le tri du samedi a tous écartés.
Il y a une conséquence pratique à en tirer, valable au-delà de mon cas. Un protocole d’écriture ne se juge pas sur le temps qu’il rend disponible, mais sur l’état dans lequel on aborde ce temps. Vingt-six minutes le matin et vingt-six minutes le soir n’ont pas la même valeur, et les traiter comme une réserve unique de cinquante-deux minutes conduit à s’en vouloir pour une moitié qui ne pouvait rien donner.
Ce que le corps debout fait à la phrase
Il la raccourcit, on l’a vu, mais il fait autre chose de moins attendu : il impose un rythme régulier. Le balancement du wagon se retrouve dans la longueur des vers, qui varient beaucoup moins que dans mes textes de table.
Écrire d’une main
oblige à choisir
entre le mot juste
et le mot qui tient
jusqu’à la station suivante.
Le second effet touche au lexique. Debout, on écrit des mots courts, parce qu’un mot long augmente le risque de perdre la ligne. Sur les sept textes conservés, un seul contient un mot de plus de trois syllabes. Cette économie n’a rien d’un choix esthétique : c’est une conséquence mécanique, et elle rejoint la question plus large de la part du corps dans l’écriture du poème.
Le troisième effet est le plus discutable. Écrire debout, en public, produit une pudeur : je n’ai rien noté d’intime pendant tout le mois, alors que mes carnets de table en contiennent constamment. Un voisin qui peut lire par-dessus l’épaule censure sans le savoir.
Refaire la série ailleurs : trois conditions
Première condition, un trajet répété à l’identique. La répétition est ce qui rend les variations perceptibles : au quatrième matin, on remarque qu’il manque quelqu’un, qu’un panneau a changé, qu’une porte reste ouverte. Un trajet unique ne produit que du pittoresque.
Deuxième condition, une attente à l’intérieur du trajet. Le quai, le quai de bus, la salle d’embarquement : il faut un moment où l’on est arrêté sans être installé. C’est ce moment qui fournit la majorité des notes, dix-neuf sur les vingt-cinq minutes de mon trajet type.
Troisième condition, un tri différé et sévère. Sur quatre-vingt-dix-neuf notes, sept textes : le rapport est le vrai résultat de l’expérience. Un protocole de ce genre ne vaut que si l’on accepte de jeter neuf dixièmes de ce qu’il produit, sans quoi il fabrique un carnet de voyage sentimental et rien d’autre.
Questions fréquentes
Faut-il vraiment refuser de s’asseoir ?
Pour ce protocole, oui, parce que la contrainte est tout le dispositif. Rien n’empêche d’écrire assis dans un train, cela se fait depuis toujours et cela produit d’autres textes, plus longs et plus réfléchis. Les deux pratiques ne se remplacent pas.
Comment noter sans se faire remarquer ?
Un carnet de poche tenu contre soi, à hauteur de poitrine, passe inaperçu au bout de quelques jours. La gêne vient surtout de celui qui écrit, et elle diminue plus vite qu’on ne le croit. Le téléphone attire moins l’attention, au prix des inconvénients décrits plus haut.
Que faire des notes qui ne deviennent pas des poèmes ?
Elles restent dans le carnet, datées, sans être recopiées ailleurs. Une note de quai peut resservir des mois plus tard, dans un texte qui n’a aucun rapport avec un train, et la trier trop tôt revient à décider de son usage avant de le connaître.
Un mois est-il une durée suffisante ?
Pour observer un rendement, oui. Pour juger de la qualité de ce qui sort, non : il faudra relire ces sept textes dans un an, à froid, et je m’attends à en perdre au moins trois. La série est un relevé, pas un recueil.
Est-ce que cela fonctionne sans gare, à la campagne ?
Le facteur décisif n’est pas la ville mais l’attente répétée dans un lieu partagé. Un arrêt de car scolaire, une salle d’attente, une file de marché remplissent la même fonction. La seule situation stérile est le trajet en voiture seule, où l’on ne peut ni écrire ni observer.
Sept textes pour un mois est un résultat modeste, et c’est le bon ordre de grandeur. Ce que la série a changé se situe ailleurs : elle a fait de vingt-six minutes vides un endroit où quelque chose se produit, et cet endroit reste disponible tous les matins, sans qu’il faille l’organiser.
