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Lipogramme et S+7 comme outils de production, pas comme jeu

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Quand j’annonce un lipogramme en atelier, la salle se détend. On sourit, on pense récréation, quelqu’un demande si ça compte pour de vrai. C’est la réaction que je cherche à faire disparaître dans l’heure qui suit, parce qu’elle empêche l’exercice de servir à quoi que ce soit.

Ces procédés n’ont pas été inventés pour amuser. Le groupe qui les a formalisés au début des années soixante, autour de Raymond Queneau et de François Le Lionnais, cherchait des structures capables de produire du texte, pas des devinettes. La différence tient à ce qu’on fait du résultat.

Ce qui suit décrit trois procédés appliqués à un même paragraphe volontairement plat, avec le minutage de la séance, ce que chaque manipulation a produit, et le critère qui décide de ce qu’on garde. La règle commune : le texte obtenu n’est jamais le texte final, c’est de la matière.

Le protocole, en six lignes

  • Durée : deux heures, trois manipulations de vingt-cinq minutes, un tri de vingt minutes.
  • Matériel : un dictionnaire papier, un carnet, un paragraphe écrit à l’avance.
  • Le texte de départ : quatre phrases descriptives, sans qualité particulière.
  • Ce qu’on produit : trois versions déformées, illisibles pour deux d’entre elles.
  • Ce qu’on garde : des mots, des images, deux ou trois tournures. Jamais la version entière.
  • Le rendement observé : de trois à six éléments réutilisables par séance et par participant.

La dernière ligne fixe l’attente au bon niveau. Six mots récupérés en deux heures paraît maigre ; c’est en réalité six mots qu’aucun des participants n’aurait écrits spontanément, et c’est exactement ce qu’on est venu chercher.

La contrainte oulipienne comme outil de production

Une contrainte oulipienne est une règle formelle qu’on s’impose avant d’écrire et qui décide, à la place de l’intuition, de ce qui peut entrer dans le texte. Elle ne rend pas l’écriture plus difficile pour le principe : elle rend impossible le mot qui serait venu tout seul.

Ce déplacement est toute l’affaire. Le vocabulaire disponible sans effort est court, usé, et il produit des paragraphes qui se ressemblent d’un participant à l’autre. Fermer l’accès à ce stock oblige à descendre plus loin dans la langue, et ce qui remonte est souvent utilisable ailleurs.

Un procédé se distingue donc d’un exercice de style par sa destination. On ne cherche pas à écrire un beau texte sous contrainte ; on cherche à obtenir de la matière qu’on emploiera ensuite dans un texte libre. Cette inversion change le rapport à l’échec : un résultat illisible reste un bon résultat s’il contient trois mots à garder.

Ce qui sépare un procédé d’un jeu de salon

Trois traits, et ils sont vérifiables en séance. Un jeu de salon vise la performance : on montre le résultat, on rit, on passe. Un procédé vise un dépôt : on souligne ce qui est récupérable et on le recopie dans un carnet séparé.

Un jeu s’arrête à la sortie de la contrainte. Un procédé comporte une seconde étape obligatoire, celle où l’on réécrit librement un fragment en y intégrant ce qu’on a récolté. Sans cette étape, la séance ne laisse rien.

Un jeu se juge à sa réussite formelle, un procédé à son rendement. J’ai vu des lipogrammes irréprochables qui n’ont rien donné, et des lipogrammes ratés en trois endroits qui ont fourni le premier paragraphe d’une nouvelle. La rigueur sert pendant la manipulation, elle ne compte plus après.

Le texte de départ, et pourquoi il doit être médiocre

Le paragraphe qu’on va déformer doit être plat, court et parfaitement neutre. S’il est bon, les participants le défendent, refusent de le casser et négocient chaque perte. S’il est plat, ils le manipulent sans état d’âme, ce qui est la condition de l’exercice.

Voici celui que j’emploie depuis plusieurs sessions. Il est écrit exprès, avec des mots courants et aucune trouvaille.

Le vieux chien dormait devant la porte. La pluie tombait sur le toit depuis le matin. Personne ne sortait, et la maison sentait le café froid.

Trois qualités le rendent utilisable. Il contient des noms concrets en nombre, ce que le S+7 exige. Il emploie plusieurs fois la lettre la plus fréquente du français, ce que le lipogramme attaque. Et sa syntaxe est simple, ce qui permet de mesurer les dégâts.

Procédé 1 — le lipogramme, lettre par lettre

Le lipogramme consiste à écrire en s’interdisant une lettre. La version la plus connue, celle qui a donné un roman entier écrit sans la lettre e, montre que la contrainte tient sur trois cents pages ; en atelier, on travaille sur quatre phrases.

  1. Choisir la lettre : le e pour une séance exigeante, le a ou le s pour une première fois.
  2. Marquer le texte : souligner tous les mots à remplacer, avant de chercher quoi que ce soit.
  3. Traiter les mots-outils d’abord : articles, pronoms, verbes courants. C’est là que le blocage arrive.
  4. Traiter les noms ensuite : c’est l’étape qui produit, parce qu’elle oblige à changer d’objet.
  5. Relire à voix haute : la contrainte fabrique des tournures fausses qui passent inaperçues à l’œil.

La troisième étape mérite d’être annoncée d’avance. Sans le e, le français perd le, les, de, des, je, elle, être, avoir à la plupart de ses formes. Un participant qui découvre cela en cours de route croit à un piège ; prévenu, il traite le problème comme un problème de plomberie.

Le lipogramme appliqué : ce que la lettre interdite déplace

Voici le paragraphe repris sans la lettre e, en vingt-cinq minutes, sans dictionnaire.

Un chat gris dort au ras du mur. Un crachin bat trois toits, du matin jusqu’à minuit. Nul n’ouvrit. Il flotta un parfum d’un jus noir qui a froidi.

La perte la plus visible est le chien, devenu chat pour la seule raison que son nom contenait la lettre interdite. C’est aussi la trouvaille de la manipulation : l’animal a changé d’espèce, donc de comportement, et le paragraphe entier s’est déplacé sans qu’aucune décision de sens ait été prise.

Deux éléments sont à garder. Le mot crachin, plus précis que pluie et qui donne une intensité, une durée et presque une région. Et la formule un jus noir qui a froidi, qui nomme le café par ce qu’il est devenu au lieu de le nommer par son nom. Ces deux acquisitions se réemploient telles quelles dans un texte libre.

Ce que la contrainte a coûté est également instructif. La phrase Nul n’ouvrit est plus sèche que l’originale et perd l’idée d’un intérieur habité. On la note comme un renseignement : le paragraphe de départ tenait sur un verbe d’état, et la version contrainte a dû passer à un verbe d’action.

Procédé 2 — le S+7, du dictionnaire au brouillon

Caractères mobiles en métal rangés dans un casier de composition typographique

Le S+7 remplace chaque substantif d’un texte par le septième substantif qui le suit dans un dictionnaire donné. La règle est mécanique et le résultat dépend entièrement de l’ouvrage employé, ce qui doit être annoncé : deux participants avec deux dictionnaires n’obtiendront jamais le même texte.

Le déroulé tient en quatre gestes. On souligne les substantifs, on les numérote, on cherche chacun dans le dictionnaire, on compte sept entrées en avant en ne retenant que les noms. Les entrées composées comptent ou ne comptent pas selon la convention retenue en début de séance, et il faut la fixer avant, sinon la discussion mange le temps d’écriture.

L’intérêt du procédé n’est pas le texte obtenu, qui est presque toujours absurde. Il est dans la collision : un mot très concret atterrit dans une phrase construite pour un autre, et cette greffe produit parfois une image que personne n’aurait cherchée. Le reste est du bruit, et il faut l’accepter.

Le S+7 appliqué : trier la dérive

Avec le dictionnaire de la salle, un usuel en un volume, le paragraphe donne ceci.

Le vieux chiffonnier dormait devant le porte-drapeau. Le plumeau tombait sur le tombeau depuis le matricule. Personne ne sortait, et la majorité sentait le cagibi froid.

Trois éléments sur sept sont exploitables, ce qui correspond au rendement habituel. Le chiffonnier remplace un animal par un métier et transforme la scène en récit ; il ouvre une piste entière. Le tombeau posé à la place du toit est une image trop appuyée pour être gardée telle quelle, mais elle indique une direction. Et le cagibi froid, contre toute logique, fonctionne mieux que le café froid parce qu’il donne une pièce au lieu d’une boisson.

Le reste part à la poubelle sans regret. Le matricule et la majorité ne produisent rien, le porte-drapeau appelle un registre qui n’a aucun rapport avec la scène. Il faut le dire clairement en séance, parce que la tentation de sauver l’ensemble par un effort d’interprétation est la principale perte de temps de l’exercice.

Une variante utile pour les participants bloqués : le V+7, qui traite les verbes. Elle donne moins d’images mais déplace la syntaxe, et convient mieux aux textes déjà chargés en substantifs. Nous l’utilisons souvent en complément dans nos séances collectives.

Procédé 3 — la définition substituée

Le troisième procédé remplace chaque nom par sa définition de dictionnaire, puis recommence sur le texte obtenu. La phrase gonfle à chaque passage et devient très vite impraticable, ce qui est le but : on cherche le vocabulaire technique et les périphrases que la définition transporte avec elle.

Le vieux mammifère carnivore domestique dormait devant l’ouverture ménagée dans un mur pour laisser le passage. La chute de gouttes d’eau tombait sur la couverture d’un bâtiment depuis la première partie du jour.

Personne ne gardera cette phrase. Ce qu’on garde, ce sont deux ou trois segments : l’ouverture ménagée dans un mur, la couverture d’un bâtiment, la première partie du jour. Ces formulations sont froides, administratives, et elles deviennent excellentes dès qu’on les emploie à contre-emploi, dans un texte sensible.

Le procédé rend un service particulier aux auteurs dont les descriptions restent vagues. La définition force à nommer la fonction d’un objet, ce que la plupart des textes descriptifs oublient : une porte n’est pas un panneau de bois, c’est une manière de fermer et d’ouvrir un passage, et cette bascule vers l’usage suffit souvent à débloquer un paragraphe entier.

Le tableau des trois protocoles

Procédé Ce qu’il attaque Durée Rendement moyen Ce qu’il produit le mieux
Lipogramme le lexique disponible 25 min 2 à 3 éléments des mots plus précis que l’original
S+7 les substantifs 25 min 2 à 4 éléments des images et des pistes de récit
Définition substituée la nomination 25 min 2 à 3 segments des périphrases et du vocabulaire de fonction

La colonne des durées est la plus importante et la plus contestée. Vingt-cinq minutes suffisent parce que le rendement s’effondre après : au-delà, les participants améliorent leur version contrainte, ce qui n’a aucun intérêt puisqu’elle sera jetée.

La colonne de droite indique l’usage. Un auteur qui manque de précision lexicale gagne au lipogramme ; un auteur qui manque d’images gagne au S+7 ; un auteur dont les descriptions restent abstraites gagne à la définition. Choisir selon le défaut, pas selon le goût.

Ce qu’on garde, et selon quel critère

Carnet ouvert couvert d'une liste de mots écrits à la main, un par ligne

Un seul critère, appliqué sans discussion : l’élément se réemploie-t-il dans une phrase libre, écrite immédiatement, sans avoir à expliquer d’où il vient ? Si la réponse suppose un commentaire, on jette.

Le test se pratique en direct. Le participant écrit une phrase nouvelle contenant l’élément retenu, hors contrainte, en une minute. Ce qui résiste à ce transfert est acquis ; ce qui ne fonctionne que dans le contexte déformé appartenait au procédé, pas à l’auteur.

Le carnet de récolte est tenu à part, jamais dans le cahier de séance. Une page par manipulation, un mot ou un segment par ligne, la date. Au bout de six séances, cette page fait office de réserve personnelle, et c’est le seul produit durable de tout le dispositif, dans la logique de la pratique régulière que nous défendons ici.

Les cinq erreurs de séance

  1. Choisir un beau texte de départ : les participants le protègent et la manipulation n’a pas lieu.
  2. Laisser filer le temps : au-delà de vingt-cinq minutes, on polit un texte destiné à disparaître.
  3. Lire les résultats pour le plaisir : la lecture amuse et remplace le tri, qui est l’étape utile.
  4. Ne pas fixer les conventions : entrées composées, formes fléchies, noms propres. À trancher avant.
  5. Sauter la réécriture libre : sans elle, la séance est un divertissement et rien n’entre dans un texte.

La troisième est la plus difficile à tenir parce qu’elle est contre-intuitive. Les résultats sont drôles, le groupe veut les entendre, et une lecture générale de vingt minutes consomme exactement le temps du tri. Je fais lire deux textes, pas plus, et je passe au relevé.

Refaire la manipulation seul, en quarante minutes

Le dispositif fonctionne en solitaire, à condition de garder l’ordre. Écrire d’abord quatre phrases plates sur une scène qu’on connaît. Choisir un seul procédé, pas trois. Régler une minuterie sur vingt-cinq minutes et ne pas la dépasser.

Vient ensuite le quart d’heure qui décide de tout : souligner les éléments réutilisables, les recopier dans le carnet de récolte, puis écrire trois phrases libres contenant chacune un de ces éléments. Ce sont ces trois phrases qui vont rejoindre un texte en cours, pas la version contrainte.

Répété une fois par semaine sur deux mois, l’exercice modifie le vocabulaire disponible de façon mesurable. Ce n’est pas une intuition d’animatrice : il suffit de comparer deux pages écrites à huit semaines d’intervalle et de relever les noms concrets, comme nous l’avions fait à propos des déplacements du lexique.

Questions fréquentes

Faut-il connaître l’histoire de ces procédés pour les employer ?

Non, et une présentation de dix minutes suffit largement en séance. Savoir d’où ils viennent aide surtout à comprendre qu’ils ont été conçus comme des outils de fabrication, ce qui règle d’avance le malentendu du jeu.

Quel dictionnaire choisir pour le S+7 ?

Un usuel en un volume, le même pour tout le groupe si possible. Les dictionnaires très étendus produisent des mots rares qui ne se réemploient pas, les dictionnaires abrégés produisent trop peu d’entrées entre deux mots courants.

Peut-on appliquer ces procédés à un texte en cours ?

Oui, sur un paragraphe court, jamais sur un chapitre. L’intérêt est alors de débloquer une description qui résiste : on la déforme, on récolte, puis on réécrit le paragraphe d’origine avec ce qu’on a trouvé.

Le lipogramme convient-il à des débutants ?

Avec une lettre moins fréquente, oui. Interdire le e à une première séance décourage la moitié du groupe ; interdire le s ou le a donne la même mécanique avec un taux de réussite qui permet d’aller jusqu’au tri.

Combien de séances avant de voir un effet ?

Trois séances pour que le réflexe de tri s’installe, six pour que le carnet de récolte devienne utile. En dessous, les participants pratiquent la manipulation correctement et n’en gardent rien, ce qui donne l’impression fausse que le procédé ne sert à rien.

La question à se poser en fin de séance n’est jamais celle du texte obtenu. C’est celle de la page de récolte : si elle est vide, la contrainte a été respectée pour rien, et il vaut mieux recommencer avec un texte de départ plus banal.

Adèle Fontanel anime des ateliers d'écriture depuis dix ans, en bibliothèque et en entreprise. Elle s'intéresse à ce qui se répare concrètement dans un texte : rythme, point de vue, ponctuation du dialogue. Ses articles partent toujours d'un problème rencontré en séance.