Posted in

Un vers libre se compte quand même, e muet compris

Métronome mécanique en bois posé sur le couvercle d'un piano droit, aiguille immobile

On m’oppose souvent que le vers libre s’est affranchi du décompte, et que mesurer un poème qui ne rime pas revient à lui appliquer une règle qu’il a précisément congédiée. C’est faux sur le plan pratique. Un vers libre ne respecte aucun mètre imposé, mais il a une longueur, et cette longueur produit un effet, qu’on l’ait voulu ou non.

Le carnet où je travaille porte, dans la marge de chaque brouillon, une colonne de chiffres. Rien d’autre : le nombre de syllabes de chaque ligne, relevé à froid, une semaine après l’écriture. En huit ans, cette colonne m’a fait couper plus de vers que n’importe quelle relecture de sens.

Elle montre des choses qu’on ne voit pas en lisant : un poème qui croit varier et qui répète le même moule, une strophe qui s’allonge sans raison, une chute molle parce que le dernier vers est le plus long de tous. Voici la méthode, avec ses règles, ses zones d’incertitude, et un texte inédit mesuré ligne à ligne.

Les huit règles qui suffisent

  • On compte des syllabes, pas des accents ni des pieds.
  • Le e atone devant consonne compte comme une syllabe.
  • Le e atone devant voyelle s’élide et ne compte pas.
  • Le e en fin de vers ne compte jamais, quoi qu’il suive.
  • Les finales -es et -ent suivent la même règle que le e seul.
  • Certains groupes de voyelles valent une ou deux syllabes selon la lecture.
  • Le comptage se fait à froid, plusieurs jours après l’écriture.
  • On note les chiffres dans la marge, jamais dans le corps du texte.

Le matériel se résume à un crayon. Comptez quinze minutes pour un poème d’une page, davantage la première fois, et beaucoup moins dès que la troisième règle devient un réflexe.

Compter les syllabes d’un vers, e muet compris

La difficulté n’est pas de compter : c’est de décider ce qui se prononce. Le français écrit contient des voyelles qui disparaissent à l’oral selon la région, le débit et la position dans la phrase, et le vers est précisément l’endroit où cette variabilité devient une décision d’auteur.

Prenez une porte fermée. En lecture ordinaire, la plupart des locuteurs disent quelque chose comme une port’ fermée, en quatre syllabes. En lecture versifiée, le e de porte, suivi d’une consonne, compte : u-ne-por-te-fer-mée, six syllabes. Les deux lectures existent, et aucune n’est fautive ; ce qui compte est de savoir laquelle vous entendez quand vous écrivez.

La règle versifiée présente un avantage décisif pour le travail de relecture : elle est déterministe. Deux personnes qui l’appliquent au même vers obtiennent le même nombre. La lecture ordinaire, elle, varie d’un lecteur à l’autre. C’est pourquoi je compte toujours en premier avec la règle stricte, puis je note séparément les e sur lesquels une lecture peut jouer.

Pourquoi le français compte des syllabes et pas des accents

L’anglais et l’allemand organisent leur vers autour d’accents toniques : ce sont les syllabes fortes qui structurent la ligne, et leur nombre définit le mètre. Le français n’a pas d’accent de mot fixe ; l’accent tombe sur la fin du groupe de sens, et il se déplace dès que la phrase change.

Faute d’accent stable, la métrique française s’est construite sur le nombre. Alexandrin à douze syllabes, décasyllabe à dix, octosyllabe à huit : ce sont des comptes, pas des schémas rythmiques. Le rythme intérieur, lui, vient de la place des coupes, qui reste libre à l’intérieur d’un vers d’une longueur donnée.

Cette histoire explique la survie du décompte dans le vers libre. Un poète français qui allonge ou raccourcit une ligne agit sur la seule dimension que la tradition a rendue perceptible à l’oreille. Le lecteur n’a pas besoin de compter pour sentir qu’une ligne dépasse : il l’entend parce que le français mesure ainsi depuis huit siècles.

Le e atone : trois cas, pas davantage

Page imprimée d'un recueil, vers courts alignés à gauche et larges marges blanches

Premier cas, le e est suivi d’une consonne ou d’un h aspiré : il compte. Dans une porte close, le e de porte occupe une syllabe pleine.

Deuxième cas, le e est suivi d’une voyelle ou d’un h muet : il s’élide et disparaît du décompte. Une ombre passe se lit u-nom-bre-pas-se, et la première élision ne laisse aucune trace sonore.

Troisième cas, le e se trouve en fin de vers : il ne compte jamais, même si le vers suivant commence par une consonne. C’est ce qui distingue une terminaison dite féminine d’une terminaison masculine, et c’est aussi pourquoi un poème peut alterner deux longueurs à l’oreille tout en gardant le même chiffre au comptage.

Les finales -es et -ent obéissent aux mêmes règles. Les tuiles tombées compte le e de tuiles, parce qu’une consonne suit ; ils tombent devant une voyelle perd sa finale. Cette dernière est la source d’erreur la plus tenace, parce que la terminaison verbale ne ressemble pas à un e isolé et qu’on l’oublie machinalement.

Un détail sépare les deux premiers cas : le h. Devant un h muet, le e s’élide comme devant une voyelle, et une heure se lit en trois syllabes. Devant un h aspiré, il tient bon, et une hache en compte quatre. Les dictionnaires signalent l’aspiration par un signe en tête d’entrée, et aucune règle ne permet de la deviner.

Diérèse et synérèse, ou le mot qui change de longueur

Certains groupes de voyelles se prononcent d’un seul souffle ou se dédoublent : c’est la synérèse et la diérèse. Lion vaut une ou deux syllabes, violon deux ou trois, nation deux ou trois. La tradition classique tranchait par l’étymologie, et cette tradition survit dans la lecture des textes anciens.

Un repère pratique couvre la majorité des cas : quand le groupe est précédé d’une consonne suivie de r ou de l, la diérèse s’impose presque toujours. Ouvrier se lit ou-vri-er en trois syllabes, meurtrier en trois également, oublier en trois. À l’inverse, ciel, pied, bien et rien restent d’une seule syllabe dans tous les usages.

En vers libre contemporain, personne n’est tenu par la règle classique. Mais l’auteur doit trancher pour lui-même, et surtout se tenir à sa décision à l’intérieur d’un même poème. Un texte qui lit hier en une syllabe au troisième vers et en deux au neuvième produit un flottement que le lecteur perçoit sans pouvoir l’expliquer.

Un poème libre passé au comptage, vers par vers

Boulier de bois aux tiges garnies de perles colorées, posé sur une table

Voici un inédit écrit fin août, dans sa version conservée. Il n’a pas été composé avec un mètre en tête.

Le portail bat contre le mur.
On a coupé l’eau.
Une ombre passe sur la table,
la même qu’hier, un peu plus courte.
Je compte les tuiles tombées :
douze, puis treize, et le vent tourne encore.
Personne ne viendra ce soir.
La lampe reste allumée pour rien.

La colonne de gauche donne le comptage strict. La deuxième indique le nombre de e atones qu’une lecture courante pourrait laisser tomber, et la troisième la fourchette qui en résulte.

Vers Comptage strict e négociables Fourchette
1 8 1 7 à 8
2 5 0 5
3 8 2 6 à 8
4 8 1 7 à 8
5 8 2 6 à 8
6 10 1 9 à 10
7 8 1 7 à 8
8 9 1 8 à 9

Deux détails de comptage méritent d’être explicités. Au sixième vers, le e de treize s’élide devant et, et celui de tourne devant encore : deux syllabes disparaissent sans que rien ne le signale à l’œil. Au quatrième, j’ai lu qu’hier en une seule syllabe ; en diérèse, le vers passerait à neuf et casserait la série.

Ce que la colonne des chiffres montre

La série stricte se lit ainsi : huit, cinq, huit, huit, huit, dix, huit, neuf. Un poème que je croyais irrégulier repose en réalité sur un octosyllabe, avec trois écarts seulement. Je ne l’avais pas décidé, et je ne l’avais pas entendu non plus.

Les trois écarts ne se valent pas. Le cinq du deuxième vers est une chute brutale au début du poème, et il fonctionne : la phrase la plus courte porte l’information la plus dure. Le dix du sixième vers accompagne une accumulation, ce qui se défend. Le neuf final, lui, ne défend rien : il allonge la dernière ligne d’une syllabe sans autre motif que l’inertie de l’écriture.

Ce diagnostic ouvre une décision, pas une correction automatique. On peut ramener le dernier vers à huit et refermer le poème sur son mètre de base, ou pousser franchement à onze pour que l’écart devienne un geste. Ce qu’il ne faut pas, c’est laisser un neuf involontaire au dernier vers, là où le lecteur écoute le plus.

Dans le carnet, j’ai finalement gardé le neuf. Pas par indulgence : à voix haute, le e de lampe tombe de lui-même et la ligne s’entend à huit, ce que la deuxième colonne annonçait. Le vers final est donc élastique là où le deuxième est rigide, et cet écart entre les deux extrémités du poème travaille mieux qu’une correction.

Le vers qui n’a aucun e à perdre

Le deuxième vers de l’exemple ne contient aucun e atone négociable. Il vaut cinq syllabes chez tous les lecteurs, du plus attaché à la diction classique au plus familier. C’est un vers rigide, au sens propre : sa longueur ne dépend pas de la personne qui le lit.

Cette propriété est un outil de composition à part entière. Dans un poème dont la plupart des vers respirent de deux syllabes selon la lecture, un vers rigide se détache toujours. Il tombe net. Placé à la fin d’une strophe ou juste avant un blanc, il produit un effet d’arrêt qu’aucun choix lexical ne remplace.

Le calcul inverse fonctionne également. Un vers chargé de trois ou quatre e négociables devient une matière élastique, qui s’allonge en lecture publique et se resserre en lecture silencieuse. Les poètes qui travaillent pour la voix le savent d’instinct, et c’est un point sur lequel nous étions revenus à propos de la musicalité de la poésie actuelle.

Les régularités qui reviennent le plus souvent

Quatre profils apparaissent presque toujours quand on met en colonne les chiffres de vingt poèmes.

Le premier est le mètre fantôme : une longueur dominante que l’auteur n’a pas choisie et qui revient dans plus de la moitié des vers. Elle vient de la respiration ordinaire de celui qui écrit, et elle explique pourquoi des poèmes très différents par le sujet finissent par se ressembler à la lecture.

Le deuxième est la dérive : les vers s’allongent régulièrement du début à la fin, d’une ou deux syllabes tous les trois vers. C’est un symptôme de fin de séance plus que d’intention, et il se corrige en coupant, jamais en rallongeant le début.

Le troisième est la strophe qui se resserre : chaque groupe de vers vient plus court que le précédent, sans que l’auteur l’ait décidé. L’effet est agréable et un peu facile, puisqu’il donne au poème une impression de conclusion que le sens ne fournit pas toujours.

Le quatrième est le goût de l’impair, que Verlaine avait posé en programme dès la première strophe de son Art poétique, écrit en 1874.

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair

Ces deux vers comptent chacun neuf syllabes, à condition d’élider le e de musique devant avant et de compter celui de préfère devant l’Impair. Le poème dit sa règle et l’applique en même temps, ce qui en fait le meilleur exercice de comptage qui soit.

Ce que le comptage ne dit pas

Il ne dit rien de la qualité. Un poème parfaitement régulier peut être creux, un poème erratique peut tenir debout. Le chiffre mesure une longueur, pas une nécessité.

Il ne dit rien non plus des coupes intérieures. Deux octosyllabes de même longueur peuvent avoir des rythmes opposés selon que l’accent tombe après trois syllabes ou après cinq. Cette dimension-là s’entend, elle ne se compte pas, et c’est elle qui distingue deux textes que la colonne des chiffres déclare identiques.

Enfin, il ne dit rien des poèmes qui travaillent l’espace de la page plutôt que la ligne. Les formes qui répartissent les mots en surface, comme celles que nous avions examinées à propos des formes visuelles et sonores, relèvent d’une autre mesure, où le vide compte autant que la syllabe.

Reprendre ses propres textes avec cet outil

Procédez sur cinq poèmes anciens, jamais sur celui qui vient d’être écrit. Numérotez les vers, comptez en strict, notez le chiffre dans la marge, puis marquez d’une croix chaque e négociable. Trois colonnes, dix minutes par texte.

Regardez ensuite trois choses seulement. La longueur dominante, qui vous apprend votre mètre par défaut. La position des écarts, qui doivent coïncider avec les moments forts et non avec les fins de séance. Et la longueur du dernier vers de chaque poème, qui est presque toujours celle qu’on a le moins choisie.

Refaites l’opération six mois plus tard sur les mêmes textes. Le mètre par défaut se déplace lentement, et le voir bouger vaut mieux que n’importe quel bilan sur l’évolution d’une écriture. C’est aussi une façon concrète d’entrer dans les débats de forme qui traversent la poésie contemporaine, sans avoir à trancher entre les écoles.

Questions fréquentes

Faut-il compter le e final devant un vers commençant par une voyelle ?

Non. Le e placé en fin de vers ne compte dans aucun cas, quelle que soit la première lettre du vers suivant. L’élision ne franchit pas la limite du vers, et c’est l’une des rares règles sans exception.

Comment traiter les noms propres et les mots étrangers ?

Selon la prononciation que vous adoptez à la lecture, en la notant une fois pour toutes en marge du poème. Un nom de ville lu à la française ou à l’étrangère ne fait pas le même nombre de syllabes, et l’incohérence entre deux passages s’entend.

Le comptage a-t-il un sens dans un poème en prose ?

Pas sous cette forme. Le poème en prose n’a pas de fin de ligne décidée par l’auteur, donc pas de vers à mesurer. On peut en revanche compter les groupes de souffle, ce qui est un autre exercice et répond à d’autres questions.

Que faire quand deux lectures donnent deux chiffres différents ?

Les garder toutes les deux. Une fourchette est une information : elle indique un vers souple, utile là où le poème doit respirer, gênant là où il doit trancher. Chercher le bon chiffre unique fait perdre cette indication.

Faut-il compter avant ou après avoir travaillé le sens ?

Après, toujours. Le comptage est un outil de relecture, pas de composition. Appliqué pendant l’écriture, il fabrique des vers ajustés à un chiffre, et cela s’entend aussi sûrement qu’une rime forcée.

La colonne de chiffres ne remplace rien. Elle rend visible une décision que le poème a prise sans vous, et vous laisse libre de la reprendre ou de la garder, ce qui est déjà beaucoup pour un crayon et dix minutes.

Camille Roussel écrit et publie de la poésie depuis quinze ans et anime des lectures en librairie. Elle travaille surtout les formes courtes et la prosodie française contemporaine. Elle tient ici un carnet de composition ouvert, brouillons compris.