J’ai écrit un poème de vingt-deux vers dont dix-huit commençaient par le même mot. À la relecture, la chose m’a paru tenue, presque rituelle. Lu en public trois semaines plus tard, le texte s’est effondré au douzième vers : la salle avait compris le procédé et attendait la fin.
Ce décalage entre la page et la voix est le cœur du problème. Sur le papier, la colonne de reprises fait une forme, et cette forme rassure. À l’oreille, la même reprise devient une annonce, puis une habitude, puis un tic dont l’auteur est le seul à ne pas s’apercevoir.
Ce qui suit cherche le seuil : à partir de combien de reprises la figure cesse de travailler, ce qui déplace ce seuil vers le haut ou vers le bas, et quatre manières de rompre sans perdre l’élan. Trois inédits servent de terrain, donnés avant et après correction.
Le seuil, en six lignes
- Zone sûre : trois reprises, à peu près toujours perçues comme une figure.
- Zone de bascule : cinq à sept reprises, selon la longueur des vers et le mot repris.
- Zone à risque : au-delà de sept, sans dispositif de rupture.
- Facteur aggravant : un mot outil court et fréquent, du type il y a ou je me.
- Facteur protecteur : une variation de longueur entre les vers repris.
- Juge unique : la lecture à voix haute par quelqu’un d’autre que l’auteur.
Ces chiffres ne sont pas une règle, ce sont des ordres de grandeur relevés en atelier et en lecture publique. Le seuil réel dépend de trois paramètres décrits plus bas, et un poème peut soutenir quinze reprises quand un autre s’écroule à la quatrième.
Ce que l’anaphore en poésie fait au lecteur
L’anaphore en poésie ne répète pas pour insister, comme on l’apprend parfois. Elle installe un cadre : le lecteur reconnaît le début du vers, cesse de le traiter comme une information, et reporte toute son attention sur ce qui suit.
C’est un dispositif d’économie. Trois mots identiques en tête de vers deviennent une simple marque, et le poème gagne l’espace de la comparaison : le lecteur met en série ce qui vient après, et perçoit les écarts entre les segments plutôt que les segments eux-mêmes.
De là vient la règle qui gouverne tout le reste. La figure fonctionne tant que la partie variable reste plus intéressante que la partie fixe. Dès que le lecteur se met à guetter le retour du mot, l’attention a basculé du contenu vers le procédé, et le poème s’est mis à parler de lui-même.
L’erreur : confondre insistance et structure
Le défaut le plus courant tient à un contresens sur ce que produit la reprise. On croit qu’elle renforce, alors qu’elle organise.
Un auteur qui répète pour insister allonge la série chaque fois qu’il trouve le passage faible. Le résultat est mécanique : plus le contenu est mince, plus la colonne s’allonge, et la reprise finit par tenir lieu de matière. C’est la panne que je vois le plus souvent dans les textes qu’on m’apporte, et elle se diagnostique en trente secondes.
Une variante de cette panne se rencontre chez des auteurs plus avancés, et elle est plus difficile à voir. La série y est correctement nourrie, mais la reprise a été décidée après coup, au moment de la mise au propre, pour donner une forme à des vers écrits séparément. Le résultat se lit comme un montage : les segments variables ne se répondent pas, ils cohabitent sous une même entrée.
Le test est simple. Supprimez toutes les occurrences du segment repris et lisez ce qui reste. Si le poème perd sa forme mais garde sa matière, la figure travaillait. S’il ne reste presque rien, la reprise ne structurait pas un contenu : elle en tenait lieu.
Compter les reprises : trois, cinq, sept
Trois reprises constituent le minimum pour que l’œil et l’oreille identifient une figure. En dessous, on lit une répétition accidentelle, et deux occurrences passent souvent pour une maladresse.
Cinq reprises installent un régime. Le lecteur a compris, il anticipe, et il commence à attendre. C’est le moment le plus productif de la figure, parce que l’attente peut être déçue de façon significative.
Sept reprises marquent l’entrée dans la zone où quelque chose doit se passer. Sans variation de longueur, sans écart de syntaxe, sans rupture, la série se transforme en litanie, et la litanie est un genre en soi qu’il faut assumer comme tel plutôt que subir.
Au-delà, deux voies seulement restent ouvertes. Soit le texte tient explicitement de l’incantation, avec ce que cela suppose de longueur, de progression et de destination orale. Soit il faut rompre, et les manières de rompre sont listées plus loin.
Le tableau des seuils observés

| Segment repris | Seuil de bascule | Ce qui l’explique |
|---|---|---|
| Mot outil court (et, puis, là) | quatre à cinq | aucune charge sémantique, la marque se voit seule |
| Pronom plus verbe (je marche) | cinq à six | attente d’un changement de verbe très vite déçue |
| Groupe nominal concret (la porte) | sept à huit | l’image se recharge à chaque retour |
| Proposition entière | trois à quatre | durée trop longue, la reprise pèse |
| Segment avec variation interne | dix et plus | la marque n’est jamais tout à fait la même |
La dernière ligne indique la vraie sortie. Une anaphore qui se modifie légèrement d’un vers à l’autre — un mot ajouté, un temps changé, un article qui bascule — tient beaucoup plus longtemps qu’une reprise stricte, parce que le lecteur doit vérifier à chaque fois au lieu de reconnaître.
Ce qui déplace le seuil vers le haut
Trois paramètres allongent la durée de vie de la figure, et ils se cumulent.
La variation de longueur des vers d’abord. Une série où les vers font successivement six, quatorze, neuf et vingt syllabes garde une imprévisibilité que la partie fixe ne détruit pas. À l’inverse, une anaphore posée sur des vers de longueur égale double l’effet de scansion et divise le seuil par deux.
La densité de ce qui suit ensuite. Si chaque segment variable apporte une image nouvelle et concrète, le lecteur reste occupé. Si les segments se ressemblent, la reprise devient le seul événement du poème, et il n’y en a plus qu’un.
La destination du texte enfin. Un poème écrit pour la lecture publique supporte davantage de reprises, parce que la voix ajoute une variation que la page ne porte pas : intensité, débit, pause. Ce que travaillent les praticiens de la poésie en performance tient largement à cette marge-là.
Ce qui abaisse le seuil brutalement
Deux configurations font tomber la figure très vite, et elles passent inaperçues à l’écriture.
La première est l’anaphore posée sur un énoncé faible. Un segment repris qui ne dit rien met en évidence exactement ce qu’il aurait fallu cacher, et la répétition transforme une platitude en refrain de platitude. Le vers qui ouvre la série doit être le plus solide du poème, pas le plus commode.
La seconde est la double anaphore, c’est-à-dire une reprise en tête de vers doublée d’une reprise en fin. Le texte se referme sur lui-même, chaque vers devient un moule, et la lassitude arrive dès la quatrième occurrence. Le procédé existe et il tient, mais sur des séries très courtes.
Un troisième cas mérite d’être signalé parce qu’il vient de l’extérieur du texte : la reprise déjà employée dans le poème précédent du recueil. À l’échelle du livre, le seuil se calcule sur l’ensemble, et deux poèmes anaphoriques consécutifs comptent comme un seul, très long.
Poème I — sept reprises, version d’origine
Il y a la clé sous le pot.
Il y a le compteur bloqué depuis mars.
Il y a la fenêtre qui ne ferme pas.
Il y a la voisine qui arrose.
Il y a le courrier en pile sur la table.
Il y a l’odeur du gaz, très légère.
Il y a moi, qui n’entre pas.
Le procédé est lisible et le dernier vers vise juste. Le problème est ailleurs : à partir du quatrième vers, la formule d’ouverture devient un compteur, et le lecteur lit une liste au lieu d’entrer dans une maison. La chute finale doit alors travailler seule contre six vers de mécanique.
Un autre défaut se révèle au comptage. Les sept vers font entre huit et douze syllabes, une amplitude trop faible : la régularité de longueur redouble la régularité de l’attaque, et les deux se renforcent.
Poème I — après : la reprise qui casse
Il y a la clé sous le pot.
Il y a le compteur bloqué depuis mars.
La fenêtre ne ferme pas, elle n’a jamais fermé.
Il y a la voisine qui arrose, le mardi.
Le courrier fait une pile que personne n’ouvrira.
Il y a l’odeur du gaz.
Moi, je n’entre pas.
Quatre occurrences au lieu de sept, deux vers rompus placés en troisième et cinquième position, et un dernier vers qui abandonne la formule. Les longueurs vont désormais de six à quatorze syllabes.
Ce qui change à la lecture est net. Les vers rompus rendent leur poids aux vers repris, et la formule cesse d’être un compteur pour redevenir une manière de désigner. Le dernier vers n’a plus à porter le texte à lui seul : il termine une série déjà mobile.
Poème II — l’anaphore déplacée en fin de vers
On a repeint la cage d’escalier en octobre.
Les boîtes aux lettres, en octobre.
Le local à vélos, en octobre.
Et la porte du fond, qu’on n’ouvre pas, en octobre.
Ici la reprise est en clôture, ce qui change entièrement son fonctionnement. Le lecteur ne reconnaît pas une entrée, il attend une sortie, et l’attente porte sur toute la durée du vers au lieu de se résoudre en trois mots.
Le seuil est plus bas qu’en position initiale, autour de quatre ou cinq. La raison est physique : une chute identique impose une intonation identique, et la voix ne peut pas varier autant qu’à l’attaque. Ce texte s’arrête donc au quatrième vers, et il s’arrêterait mal au sixième.
Poème III — quand la reprise devait rester
Elle disait que ça irait.
Elle disait qu’on verrait au printemps.
Elle disait que la douleur, le matin, ce n’est rien.
Elle disait, et elle rangeait les tasses.
Elle disait.
Cinq occurrences, dont la dernière réduite au segment nu. Aucune correction n’était nécessaire, et j’ai essayé d’en apporter une : rompre le quatrième vers a détruit le texte.
La raison tient à la nature du procédé ici. La reprise n’organise pas une liste, elle imite un ressassement, et le dernier vers tronqué montre que la parole a cessé. Rompre au milieu aurait signalé un tiers extérieur là où le poème n’en veut aucun. Ce genre de dispositif appartient à ce que nous avons décrit à propos de l’écriture de l’intime, où la forme reproduit un mouvement mental plutôt qu’elle ne le commente.
Quatre manières de rompre sans perdre l’élan
- Rompre par omission : un vers, un seul, qui n’emploie pas la formule et reprend ensuite.
- Rompre par modification : garder le segment en changeant un mot, un temps ou un article.
- Rompre par troncature : réduire la formule à sa moitié au dernier vers.
- Rompre par déplacement : passer la reprise en fin de vers pour deux ou trois occurrences.
La première est la plus sûre et la moins visible ; la troisième est la plus efficace en clôture et se démonétise vite si on l’emploie dans chaque texte d’un recueil. La deuxième est celle qui permet les séries longues, et elle demande le plus de travail, puisqu’il faut que chaque modification signifie quelque chose.
Une règle de placement se dégage de la pratique : la première rupture ne se met jamais au milieu exact de la série. Placée en position trois ou cinq sur sept, elle surprend ; placée au centre, elle produit une symétrie qui ressemble à un second procédé, comme le montrent beaucoup de textes rassemblés dans nos pages sur les formes actuelles du langage poétique.
Ce que la lecture à voix haute tranche

Trois indices apparaissent à l’oral et nulle part ailleurs, et ils suffisent à décider.
Le premier est l’accélération. Un lecteur qui découvre le texte accélère sur les formules qu’il a déjà lues, mécaniquement. Si l’accélération devient sensible, la série est trop longue de deux ou trois vers.
Le deuxième est l’intonation plate. Au bout de cinq reprises, la voix cesse de moduler l’attaque et débite. Cette platitude est le signal le plus fiable dont on dispose, et elle se voit sur le visage du lecteur avant de s’entendre.
Le troisième est le rire, ou plutôt le sourire. Une reprise trop insistante bascule dans le comique bien avant que l’auteur ne l’ait envisagé, et ce basculement est irréversible : une fois que la salle a souri, le vers suivant ne peut plus être grave.
Questions fréquentes
Une anaphore doit-elle porter sur le début du vers ?
C’est la position la plus courante et la plus souple. La reprise en fin de vers existe, elle épuise plus vite, et la reprise interne, au même endroit métrique de chaque vers, produit un effet très marqué qui ne supporte que des séries de trois ou quatre.
Peut-on employer deux anaphores dans un même poème ?
Oui, à condition qu’elles ne se chevauchent pas. Deux séries successives, l’une de quatre vers, l’autre de trois, fonctionnent comme deux mouvements. Deux séries entrelacées produisent une grille que le lecteur perçoit comme un exercice.
Comment savoir si mon texte a dépassé le seuil ?
Faites-le lire à voix haute par quelqu’un qui ne l’a jamais vu, sans consigne, et écoutez le moment où la voix se met à débiter. Ce moment est le seuil de votre texte, et il n’a pas à correspondre aux ordres de grandeur donnés ici.
La litanie est-elle un défaut ?
Non, c’est une forme, avec ses règles propres et une longue histoire dans plusieurs traditions. Elle demande une progression interne et une destination orale. Le défaut n’est pas d’écrire une litanie, c’est d’en écrire une sans l’avoir décidé.
Faut-il retirer les anaphores d’un recueil entier ?
Il faut les compter à l’échelle du livre, ce que personne ne fait. Trois poèmes anaphoriques sur vingt passent inaperçus ; huit installent une signature qui devient une manière, et le lecteur les attribue au procédé plutôt qu’aux textes.
Une reprise ne devient un tic qu’au moment où elle cesse de faire attendre autre chose qu’elle-même. Ce moment se situe rarement là où l’auteur l’imagine, et il faut la voix d’un autre pour le connaître.
