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Vendre son epub moins cher que son éditeur reste interdit

Billets en euros et pièces de monnaie posés à plat sur une table en bois clair
Jaindeepali / CC BY-SA 3.0

La question revient à chaque rendez-vous avec un auteur qui vend depuis sa propre boutique : puisque aucun intermédiaire ne prend sa commission, pourquoi ne pas afficher deux euros de moins que sur les plateformes ? La réponse tient en une phrase, et elle surprend toujours : parce que le prix d’un livre numérique n’appartient pas au vendeur.

Le droit français a transposé au fichier ce qu’il applique au livre imprimé depuis 1981. Une loi du 26 mai 2011 impose un prix de vente unique au livre numérique, fixé par celui qui l’édite et opposable à tous ceux qui le proposent à un acheteur situé en France. Une boutique personnelle est un point de vente comme un autre.

Ce cadre a des conséquences très concrètes sur une grille tarifaire, sur les opérations promotionnelles et sur l’intérêt réel de la vente directe. Voici les questions telles qu’elles se posent, avec ce que le régime autorise, ce qu’il ferme, et ce qu’il ne concerne pas du tout.

Ce que le régime impose, en six points

  • Un prix unique par offre, fixé par celui qui édite le livre numérique.
  • Opposable à tous ceux qui proposent ce livre à un acheteur situé en France.
  • Aucune remise générale n’est prévue, contrairement aux cinq pour cent du livre imprimé.
  • Le prix peut varier selon l’offre : contenu, modalités d’accès et d’usage.
  • L’auteur qui s’auto-édite est celui qui édite, et fixe donc lui-même ce prix.
  • Le texte vise le livre ; l’enregistrement sonore relève d’une autre logique.

Prévoyez une demi-journée pour établir votre grille avant la première mise en vente, et une procédure écrite pour la modifier ensuite. Changer un prix après coup demande de le répercuter partout, ce qui prend plusieurs jours selon les plateformes.

Le prix unique du livre numérique s’applique-t-il vraiment à tout le monde ?

Oui, dès lors que la vente s’adresse à un acheteur situé en France. La loi de 2011 raisonne en deux temps : elle oblige d’abord celui qui édite un livre numérique en vue de sa diffusion commerciale en France à fixer un prix de vente au public, pour tout type d’offre, à l’unité ou groupée ; elle rend ensuite ce prix opposable aux personnes qui proposent ces offres aux acheteurs français.

Le second temps est celui qu’on oublie. Il ne vise pas seulement les grandes librairies en ligne : il englobe toute personne qui met le fichier en vente, y compris l’auteur lui-même sur son site, y compris une petite structure qui revend le titre d’un confrère.

Le même texte prévoit que le prix peut différer selon le contenu de l’offre et selon ses modalités d’accès et d’usage. Ce point ouvre une marge réelle : une édition augmentée, un accès en location ou une offre groupée constituent des offres distinctes, chacune avec son prix. Ce qui reste fermé, c’est de vendre exactement le même fichier à deux prix selon le point de vente.

L’esprit du dispositif reprend celui de 1981 : soustraire le livre à la guerre des prix, pour que la diversité du catalogue ne dépende pas de la seule capacité d’un distributeur à écraser ses marges. Étendre ce principe au fichier a été discuté à l’époque ; il est aujourd’hui acquis, et l’ensemble des circuits de vente s’est organisé autour.

Qu’est-ce qu’un livre numérique au sens de ce régime ?

La définition retenue est plus étroite qu’on ne l’imagine. Elle vise une œuvre créée par un ou plusieurs auteurs, commercialisée sous forme numérique, et qui est publiée sous forme imprimée ou qui pourrait l’être compte tenu de son contenu et de sa composition, indépendamment des éléments accessoires propres à l’édition numérique.

Autrement dit : un texte qui aurait pu être un livre. Un roman, un recueil, un essai entrent sans discussion, même s’ils ne connaissent aucune édition papier. Les objets dont l’interactivité constitue l’essentiel sortent du cadre, tout comme les bases de données et les applications qui ne se laissent pas ramener à un texte suivi.

Les éléments accessoires ne modifient pas cette qualification. Un sommaire cliquable, une recherche plein texte, des notes reliées au corps du texte ou une table des matières active restent des commodités de lecture : le livre demeure un livre, et le régime s’applique intégralement.

La zone grise concerne les formes hybrides, celles qui mêlent texte, son et navigation. Les expériences que nous suivons depuis plusieurs années du côté de la poésie à l’heure du numérique illustrent bien la difficulté : à partir du moment où l’accessoire devient le principal, la qualification de livre cesse d’aller de soi.

Qui fixe le prix quand l’auteur s’édite lui-même ?

Ordinateur portable ouvert sur un bureau en bois, carnet et tasse posés à côté

L’auteur, sans partage. En publiant son propre texte, il occupe la fonction d’éditeur au sens de ce régime : c’est lui qui fixe le prix de vente au public, lui qui doit le porter à la connaissance des détaillants, et lui qui répond des conséquences d’une grille incohérente.

Cette responsabilité s’accompagne d’une exigence pratique : tenir un document de référence. Une ligne par offre, avec le format, le prix affiché toutes taxes comprises, la date de mise en vigueur et la liste des points de vente concernés. Ce document sert de preuve, et il évite surtout de découvrir six mois plus tard qu’une plateforme est restée sur un ancien tarif.

Les plateformes ajoutent leurs propres contraintes par-dessus, notamment des paliers de rémunération qui dépendent du prix affiché. Ces règles contractuelles ne se confondent pas avec la loi : elles s’y superposent. Un prix conforme au régime français peut ainsi tomber dans une tranche de rémunération défavorable, et c’est en croisant les deux jeux de contraintes que se construit une grille viable.

Peut-on vendre moins cher depuis son propre site ?

Non, et deux situations doivent être distinguées.

Première situation : l’auteur a signé un contrat qui cède les droits d’exploitation numérique. Il ne détient plus le droit de vendre le fichier, quel qu’en soit le prix. La question tarifaire ne se pose même pas, et une vente parallèle constituerait une atteinte aux droits cédés.

Seconde situation : l’auteur s’édite lui-même. Il fixe alors le prix, mais ce prix vaut partout, y compris sur sa propre boutique. Baisser de deux euros sur son site suppose de baisser de deux euros sur toutes les plateformes, le même jour, pour tout le monde. Le gain espéré disparaît aussitôt.

Reste la vraie question, qui est celle de la marge et non du prix. À prix identique, une vente directe laisse à l’auteur une part très supérieure à celle d’une vente intermédiée. L’avantage existe donc bel et bien : il va dans la poche de celui qui écrit, pas dans celle de l’acheteur, et c’est exactement ce que le législateur a voulu.

Une promotion reste-t-elle possible, et par qui ?

Elle l’est, mais elle ne prend pas la forme qu’on croit. Une promotion n’est pas une remise consentie par un vendeur : c’est un changement du prix fixé, décidé par celui qui édite, et applicable partout au même moment.

La mécanique impose une discipline. On choisit une date de début et une date de fin, on répercute le nouveau prix sur chaque point de vente, on vérifie que la modification est bien prise en compte avant d’annoncer quoi que ce soit, puis on rétablit le prix initial selon la même procédure. Les délais de validation varient d’une plateforme à l’autre, ce qui interdit les opérations décidées la veille.

Ce qu’un détaillant ne peut pas faire, en revanche, c’est décider seul d’un rabais, d’un code de réduction ou d’un avantage équivalant à une baisse de prix sur un titre donné. La différence peut sembler ténue ; elle est pourtant celle qui sépare une opération régulière d’une infraction.

Une animation commerciale peut aussi se construire ailleurs que sur le prix du titre seul. Une offre groupée, une édition augmentée d’inédits ou d’un appareil critique, un accès temporaire : chacune constitue une offre distincte, avec son propre prix, et c’est par là que passent la plupart des opérations menées dans la durée.

En quoi le régime diffère-t-il de celui du livre imprimé ?

Les deux dispositifs poursuivent le même objectif et n’ont pas les mêmes règles. Le tableau ci-dessous met côte à côte les points qui comptent au quotidien.

Point Livre imprimé Livre numérique
Texte applicable loi du 10 août 1981 loi du 26 mai 2011
Qui fixe le prix l’éditeur ou l’importateur celui qui édite le livre numérique
Remise au détaillant jusqu’à cinq pour cent aucune remise générale prévue
Sortie du régime après deux ans de parution et six mois sans approvisionnement pas de mécanisme équivalent
Marché de l’occasion hors du régime notion sans objet pour un fichier
Taux de TVA taux réduit de 5,5 % taux réduit de 5,5 %

La ligne la plus lourde de conséquences est la quatrième. Un livre imprimé finit par sortir du prix fixe et peut être soldé ; un fichier, lui, y reste indéfiniment. Un recueil mis en vente il y a dix ans obéit aujourd’hui aux mêmes règles qu’au premier jour, et son prix ne devient jamais libre.

Une plateforme installée à l’étranger est-elle tenue ?

Oui, dès lors qu’elle vend à un acheteur situé en France. Le critère retenu par la loi est celui de la localisation de l’acheteur, non celui du siège du vendeur, ce qui évite qu’un simple changement d’adresse suffise à contourner le dispositif.

C’est la raison technique des grilles de prix par territoire que proposent les grandes plateformes. Elles ne sont pas un raffinement commercial : elles existent parce que plusieurs pays européens appliquent des régimes de prix différents, et qu’un prix unique mondial serait irrégulier dans certains d’entre eux.

La conséquence pratique pour un auteur est simple. La ligne France de la grille doit correspondre exactement au prix qu’il a fixé, taxes comprises. Les autres lignes relèvent des règles propres à chaque pays, et rien n’oblige à les aligner sur la ligne française.

Que se passe-t-il si le prix n’est pas respecté ?

Le premier effet n’est pas judiciaire. Une plateforme qui constate un écart entre le prix déclaré et celui pratiqué ailleurs suspend en général la fiche du titre, le temps que l’auteur corrige. La vente s’arrête, ce qui coûte plus vite qu’une procédure.

Sur le plan du droit, l’application de ces textes relève du ministère de la Culture, qui peut agir pour faire cesser un manquement, aux côtés des organisations professionnelles et des sociétés d’auteurs. Depuis 2014, un médiateur du livre est par ailleurs chargé des différends portant sur l’application des lois relatives au prix du livre, et il intervient en conciliation avant tout contentieux.

Pour un auteur isolé, la conduite à tenir est modeste et efficace : conserver une capture datée de la page de vente, écrire à la plateforme en rappelant le prix fixé, et garder la trace de la réponse. Dans l’immense majorité des cas, l’écart vient d’un décalage de mise à jour, pas d’une intention.

Cas pratique : un recueil vendu depuis le site de son auteur

Petit livre broché posé à plat sur une table, couverture souple et tranche visible
Milica Buha / CC BY-SA 4.0

Une poète auto-édite un recueil de soixante pages. Elle décide d’un prix de cinq euros quatre-vingt-dix toutes taxes comprises pour le fichier au format courant, et le met en vente sur trois plateformes ainsi que sur sa propre boutique.

Ce qu’elle doit faire : afficher le même montant sur les quatre points de vente, taxes comprises ; consigner la date d’entrée en vigueur ; répercuter toute modification partout ; traiter séparément l’offre groupée qu’elle prépare avec deux inédits, puisqu’il s’agit d’une offre distincte avec son propre prix.

Ce qu’elle ne peut pas faire : proposer quatre euros sur son site au motif qu’elle n’y paie aucune commission, offrir un code de réduction valable uniquement chez elle, ou aligner son prix sur celui d’un confrère en cours de mois sans le répercuter ailleurs.

Ce qu’elle gagne quand même : sur une vente à cinq euros quatre-vingt-dix, la part qui lui revient en direct est sans commune mesure avec celle d’une vente intermédiée. Trente ventes réalisées après une lecture publique rapportent davantage que deux cents ventes sur plateforme, ce qui explique pourquoi la boutique personnelle reste utile même sans avantage de prix. Les circuits de diffusion propres aux formes brèves, que nous avions décrits à propos de la poésie numérique, reposent largement sur ce constat.

Ce que ce régime ne couvre pas

La version sonore, d’abord. Un enregistrement n’est pas un texte imprimable, et le prix fixé pour le fichier écrit ne s’étend pas à lui. Sa tarification obéit aux règles générales, avec la liberté qui va avec.

Les offres destinées aux bibliothèques et aux établissements d’enseignement et de recherche, ensuite. La loi les traite à part, parce que leurs conditions d’accès et d’usage se négocient et ne se comparent pas à une vente au détail.

Les ventes réalisées hors de France, également. Le critère reste la localisation de l’acheteur : une édition en langue étrangère vendue sur un autre marché relève des règles de ce marché, qui peuvent aller d’un encadrement strict à une liberté totale.

La mise à disposition gratuite, enfin. Un texte publié sans être vendu n’entre pas dans le mécanisme, puisqu’il n’existe pas de prix de vente à fixer. C’est sous ce régime que circule une bonne part des formes explorées du côté de la poésie numérique et interactive, diffusées sans transaction. La bascule s’opère au premier acte de commercialisation, et elle est nette : le jour où le fichier se vend, il obéit à la règle du prix unique, partout et pour tout le monde.

Questions fréquentes

Faut-il un identifiant de type ISBN pour vendre un fichier ?

Aucune obligation ne découle de ce régime. L’identifiant reste néanmoins indispensable en pratique, parce que les circuits de diffusion et les bases professionnelles le réclament, et parce qu’il conditionne la bonne remontée du titre dans les catalogues.

Peut-on pratiquer un prix différent selon le pays ?

Oui. L’obligation vise les ventes aux acheteurs situés en France ; ailleurs, ce sont les règles locales qui décident, et plusieurs marchés européens laissent le prix entièrement libre.

Le prix peut-il changer pendant la vie du livre ?

Autant de fois que celui qui édite le décide. Chaque changement doit simplement être répercuté sur l’ensemble des points de vente, sans période où deux montants coexistent.

Une offre groupée relève-t-elle du même prix que les titres pris séparément ?

Non, c’est une offre à part entière et elle reçoit son propre prix. Rien n’impose que ce prix soit la somme des titres qui la composent, et c’est même l’intérêt de la formule.

Que faire si une plateforme applique d’elle-même une réduction ?

La signaler par écrit en rappelant le prix fixé, conserver une preuve datée, et suivre la correction. Si l’écart persiste, la voie de la médiation existe avant toute action, et elle est conçue pour ce type de différend.

Le prix fixe déplace la concurrence du montant vers autre chose : la présentation du texte, le soin de la fabrication, la relation avec les lecteurs. Pour un auteur qui vend en direct, c’est une contrainte de forme et un avantage de fond, à condition de ne pas chercher à gagner sur le terrain qui lui est fermé.

Marc Delaunay a travaillé en fabrication puis en cession de droits avant de conseiller des auteurs indépendants. Il explique les contrats, les coûts et les circuits de diffusion avec des chiffres. Il refuse les promesses de revenus faciles.