Le dernier dimanche d’octobre, on recule les montres et la nuit tombe une heure plus tôt. Le lendemain, à dix-sept heures, la rue est allumée. Ce n’est pas l’hiver, c’est un décalage administratif, et il produit chaque année les mêmes quinze jours de flottement.
J’ai décidé d’écrire dans ces quinze jours, à raison d’un texte par jour au maximum, avec une seule contrainte : noter l’heure exacte avant d’écrire, et la conserver dans le titre du brouillon. L’heure n’est pas un ornement. C’est la donnée qui rend la série comparable.
Ce qui suit est le relevé complet : six textes retenus sur quinze jours, les notes horaires qui les datent, trois textes écartés avec la raison de leur mise à l’écart, et ce que la colonne des heures a fini par montrer.
Le relevé des quinze jours, en six lignes
- Période : les quinze jours qui suivent le retour à l’heure d’hiver.
- Règle unique : noter l’heure avant d’écrire, jamais après.
- Production : onze textes commencés, six gardés, trois écartés, deux inachevés.
- Durée moyenne : entre douze et vingt minutes par texte.
- Lieu : là où j’étais, sans déplacement organisé pour écrire.
- Interdit : le mot nuit, employé une seule fois dans la série entière.
La dernière ligne était une contrainte de travail, pas une coquetterie. Un carnet d’hiver qui emploie le mot nuit à chaque page cesse de décrire quoi que ce soit au troisième texte, et il fallait bien que la série trouve autre chose à nommer.
Quinze jours de poèmes d’hiver, notés à l’heure
Écrire des poèmes d’hiver sur une période courte et datée n’a rien d’un projet thématique. C’est un protocole d’observation : la même personne, le même hiver qui commence, et une variable qui bouge tous les jours de quelques minutes.
Ce que l’heure notée apporte apparaît à la relecture et pas avant. Deux textes qui semblaient très différents s’avèrent écrits à quatre minutes d’intervalle sur deux jours consécutifs ; deux autres, qui se ressemblaient, sont séparés de six heures. L’écart de ton suit l’heure bien plus qu’il ne suit le sujet.
La méthode se transpose à n’importe quelle période à condition qu’un repère extérieur change de façon mesurable. Ce que nous avions décrit à propos de l’écriture de carnet vaut ici, avec une contrainte de datation plus serrée.
Pourquoi le changement d’heure, et pas le solstice
Le solstice serait le repère évident et c’est un mauvais point de départ. Le jour le plus court arrive après des semaines de déclin progressif, et rien ne se produit ce jour-là que le calendrier ne dise. L’œil ne perçoit aucun seuil.
Le changement d’heure fait l’inverse. Il déplace la tombée du jour d’une heure entière d’un lundi à l’autre, sans transition, et cette rupture est perceptible par tout le monde, y compris par ceux qui ne regardent jamais le ciel. Elle produit une semaine d’inadaptation, et l’inadaptation est un état qui écrit bien.
Il y a un troisième motif, moins avouable et décisif. Le changement d’heure fournit une date de début et une date de fin, ce qui règle d’avance la question qui fait échouer la plupart des séries : quand s’arrêter. Un carnet ouvert sans terme s’étire, se relâche, et finit par contenir surtout des textes de continuation.
Un second argument, plus pratique. Cette rupture est collective et datée : elle permet de reprendre l’exercice l’année suivante dans les mêmes conditions, ce qu’aucun état d’âme personnel ne permet. La comparaison d’une année sur l’autre devient possible.
Le protocole : une heure, un texte, rien d’autre
- Noter l’heure en haut de la page, avant la première ligne.
- Écrire sans relire, pendant vingt minutes au plus.
- Fermer le carnet sans corriger, même une évidence.
- Ne pas écrire deux fois dans la même journée, même si l’envie vient.
- Reprendre le lendemain, sans relire les textes précédents.
- Tout relire le seizième jour seulement, d’un bloc.
La quatrième règle est celle qui coûte. Un jour où deux textes viennent, on garde le premier et on note l’autre en trois mots pour plus tard : le but n’est pas de produire mais d’obtenir un échantillon régulier, et un jour à trois textes déséquilibre la série entière.
La cinquième est celle qui protège. Relire la veille au moment d’écrire produit une continuité artificielle, chaque texte répondant au précédent. Sur quinze jours, cela fabrique un poème long déguisé en série, ce qui n’était pas le projet.
Jour 1, 17 h 04 — la rue allumée trop tôt
À dix-sept heures quatre, la boulangerie a allumé.
Il n’était rien arrivé.
Les gens sortaient du métro avec un jour de retard,
ils ont regardé la vitrine comme on regarde une heure fausse.
Moi je suis rentré à la même heure qu’hier,
dans une rue qui n’était plus la même.
Premier texte, écrit debout dans l’entrée sans retirer le manteau. Le sujet n’est pas la lumière mais le décalage entre deux repères : l’heure du corps et l’heure de la rue.
Ce qui a été gardé, c’est le troisième vers, qui donne au groupe entier une position sans nommer personne. Ce qui a été coupé, deux vers sur le ciel, dont la présence transformait le texte en description météorologique.
Jour 3, 16 h 50 — le bureau et la lampe
La lampe s’allume à seize heures cinquante,
et personne ne le décide.
Un détecteur compte la lumière du dehors,
trouve qu’il n’y en a plus assez,
et remplace.
Nous avons continué à taper.
Écrit sur un poste de travail, entre deux tâches, en douze minutes. Le texte tient sur un mot, remplace, isolé sur son vers, qui fait basculer un automatisme technique en constat.
Deux versions ont existé. La première nommait l’entreprise et la fatigue, elle expliquait trop. La seconde, gardée, laisse le dernier vers faire le travail : la reprise du travail après la substitution dit tout ce que les deux vers supprimés énonçaient.
Jour 6, 18 h 20 — le retour à pied

Vingt minutes de marche, et rien à voir :
les jardins sont noirs, les haies sont noires,
on repère les maisons à leurs télévisions.
Un chien aboie derrière une porte fermée,
une fenêtre s’ouvre, se referme,
la marche continue à la même vitesse.
Le seul texte de la série écrit dehors, sur le téléphone, arrêté deux fois. La contrainte du support a produit des vers plus courts et une syntaxe plus sèche, et je n’y suis pour rien.
Le troisième vers est arrivé d’un coup et n’a pas été retouché. Il désigne une manière de lire un quartier qui n’existe qu’à cette période de l’année, ce que travaillent souvent les textes de paysage urbain sans la contrainte horaire.
Jour 9, 17 h 30 — la fenêtre d’en face
Chez eux, la table est mise à dix-sept heures trente.
On voit le haut des assiettes, pas les mains.
Une personne passe, revient, s’assoit de trois quarts.
Nous mangerons à vingt heures,
dans une pièce que quelqu’un, peut-être, regarde
en se demandant pourquoi si tard.
Texte de fenêtre, écrit assis, vingt minutes pleines. C’est le seul de la série où le retournement final était présent dès le brouillon, ce qui est rare et généralement suspect.
Le risque était l’indiscrétion, et il se traite par la distance : on ne voit que le haut des assiettes, jamais les visages. La limitation du champ visuel est ce qui rend le texte tenable, et elle a été renforcée à la correction.
Jour 12, 7 h 40 — le matin, contre-épreuve
À sept heures quarante, il fait encore nuit,
et c’est le seul moment où on peut le dire.
Les phares balaient les façades une par une,
les boulangeries sont ouvertes depuis longtemps,
quelque chose commence sans nous.
Le soir, rien ne commence.
Contre-épreuve volontaire : écrire à l’autre bout de la journée, pour vérifier si la série tenait par l’heure ou par la saison. Le résultat est net, et c’est le seul texte de la série qui emploie le mot interdit.
Le vocabulaire l’a confirmé au dépouillement. Les textes du soir emploient des verbes d’état et de position, ceux du matin des verbes de mouvement, et cette répartition n’a été ni voulue ni remarquée pendant les quinze jours. Elle ne se voit qu’en mettant les onze textes côte à côte et en soulignant les verbes, opération qui prend dix minutes et vaut mieux qu’une intuition sur son propre travail.
La différence est structurelle, pas d’humeur. Le matin porte une attente, et cette attente donne au texte une direction ; le soir n’en porte aucune, et les textes du soir décrivent des états. Le dernier vers ne fait que constater cette asymétrie.
Jour 15, 17 h 12 — le texte qui ferme la série
Deux semaines, et l’heure ne surprend plus personne.
La boulangerie allume à la même minute,
la lampe du bureau aussi,
on est passé de l’autre côté sans rien signer.
Il reste quatre mois,
et plus aucune raison de les compter.
Le texte de clôture était prévisible et il fallait qu’il le soit. La série ne pouvait pas finir sur un événement, puisque son sujet était l’extinction d’un événement.
Un détail technique mérite d’être signalé. Ce texte reprend deux éléments des jours 1 et 3, la boulangerie et la lampe, et cette reprise n’a rien de spontané : elle a été ajoutée à la relecture du seizième jour, ce qui contrevient au protocole et se justifie par la fonction de clôture.
Le tableau des quinze relevés

| Jour | Heure notée | Lieu | Durée | Sort du texte |
|---|---|---|---|---|
| 1 | 17 h 04 | entrée | 15 min | gardé |
| 2 | 17 h 45 | cuisine | 10 min | écarté |
| 3 | 16 h 50 | bureau | 12 min | gardé |
| 5 | 18 h 05 | voiture | 8 min | inachevé |
| 6 | 18 h 20 | rue | 20 min | gardé |
| 8 | 17 h 55 | cuisine | 14 min | écarté |
| 9 | 17 h 30 | fenêtre | 20 min | gardé |
| 11 | 19 h 10 | table | 18 min | écarté |
| 12 | 7 h 40 | fenêtre | 16 min | gardé |
| 14 | 18 h 40 | bureau | 9 min | inachevé |
| 15 | 17 h 12 | entrée | 17 min | gardé |
Deux corrélations apparaissent et une seule tient. Les textes gardés sont ceux qui ont demandé plus de douze minutes, sans exception. En revanche, l’heure ne prédit rien du tout : les textes écartés se répartissent sur tout le créneau, et l’idée d’une heure féconde ne résiste pas au relevé.
Ce que l’heure notée change à la relecture
La colonne des heures sert à trois choses, et aucune n’était prévue au départ.
Elle empêche d’abord la reconstruction. Un texte relu trois semaines plus tard s’accompagne d’un souvenir fabriqué, et la date exacte contredit régulièrement ce souvenir. Le poème du jour 9 avait été mentalement classé comme tardif, alors qu’il précède de cinquante minutes celui du jour 6.
Elle donne ensuite un ordre non narratif. Relire la série par heure croissante plutôt que par jour produit un autre livre, où le texte du matin devient une ouverture et non une contre-épreuve. Cette réorganisation est une décision de recueil, et disposer de la donnée permet de la prendre.
Elle protège enfin contre le sentiment de régularité. On croit avoir écrit tous les jours ; le relevé montre onze textes en quinze jours et deux inachevés. Cet écart entre l’impression et la trace est le seul chiffre du carnet qui ait une valeur d’avertissement, et il rejoint ce que nous observions sur l’écriture de l’intime et sa tendance à se raconter mieux qu’elle ne s’exerce.
Les trois textes écartés, et pourquoi
Le jour 2 a produit un texte sur la lumière des lampadaires, correct et sans nécessité. Il décrivait une chose déjà décrite mille fois, sans angle propre, et sa seule justification était d’avoir été écrit ce jour-là. Ce n’est pas une justification.
Le jour 8 a produit un texte trop long, vingt-quatre vers, sur une conversation entendue. Le sujet était bon et il n’appartenait pas à cette série : il demandait un développement narratif que le format du carnet ne permet pas, et il attend ailleurs.
Ces deux premiers cas ont un point commun qu’il vaut la peine de nommer : ni l’un ni l’autre n’est mauvais. Ils sont hors série, ce qui est un motif d’exclusion parfaitement suffisant et beaucoup plus facile à assumer qu’un jugement de qualité.
Le jour 11 a produit ce que j’appelle un texte de compensation. Écrit à dix-neuf heures dix, après une journée sans écriture, il porte visiblement la volonté de tenir le protocole. On le reconnaît à une accumulation d’images sans lien et à un dernier vers qui conclut ce qui n’a pas été posé. Ces textes-là ne se réparent pas.
Questions fréquentes
Faut-il un carnet papier pour ce genre de série ?
Non, et le texte du jour 6 a été écrit sur un téléphone. Ce qui compte est la possibilité de noter l’heure avant d’écrire et de ne pas relire ensuite, ce qui est plus difficile sur un support où le texte précédent est à un geste de distance.
Peut-on faire cet exercice sur une autre période de l’année ?
Oui, à condition de choisir un repère extérieur qui change de façon mesurable et collective : le retour à l’heure d’été, la reprise de septembre, l’ouverture d’un chantier dans la rue. Un repère purement personnel ne permet pas la comparaison d’une année sur l’autre.
Que faire des textes inachevés ?
Ils restent tels quels dans le carnet, datés. Deux d’entre eux ont fourni un vers utilisable un an plus tard, ce qui est un rendement honnête. Les terminer après coup produit presque toujours un texte à deux régimes, où la couture se voit.
La contrainte d’un mot interdit sert-elle vraiment ?
Elle sert à sortir du vocabulaire par défaut, qui vient tout seul et occupe la place. Interdire un mot central oblige à nommer ce qu’on voit plutôt que la catégorie, et c’est le mécanisme le plus rapide pour obtenir du concret.
Six textes en quinze jours, est-ce peu ?
C’est un rendement normal pour un carnet tenu sans sélection préalable. Une série où l’on garde tout n’a pas été relue ; une série où l’on ne garde rien signale une contrainte mal posée. Entre le tiers et la moitié constitue une fourchette habituelle.
Quinze jours après le changement d’heure, plus personne n’en parle et la série s’arrête d’elle-même. C’est la meilleure preuve que le sujet n’était pas l’hiver mais le passage, et qu’un carnet daté sait s’arrêter là où un projet thématique aurait continué trois mois.
