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Le blanc entre deux strophes se lit aussi

poetry book open page

Un éditeur m’a demandé un jour de retirer un blanc pour faire tenir un poème sur une page. Le texte comptait douze vers et trois strophes ; en supprimant une seule interligne, il gagnait la place nécessaire. J’ai refusé, et j’ai eu du mal à expliquer pourquoi.

L’explication est venue plus tard, en atelier, devant deux mises en page du même texte. Ce qui change entre les deux versions n’est pas l’apparence : c’est la vitesse de lecture, la place des respirations, et l’endroit où le lecteur croit que le poème s’achève.

Ce qui suit décrit le blanc comme un élément du texte, avec ses trois espèces, ses effets mesurables, et deux mises en page du même poème pour rendre l’écart lisible. Le sujet paraît technique ; il décide en réalité de la moitié de ce qu’un lecteur perçoit.

Ce que le blanc règle, en six lignes

Épreuves paginées posées à plat sur un bureau, marques au crayon dans les marges
  • Trois espèces : entre les vers, entre les strophes, entre les poèmes ou les pages.
  • Ce qu’il produit : une durée, pas un vide.
  • Unité de travail : l’interligne, pas le centimètre.
  • Cas particulier : le vers isolé, qui vaut une strophe entière.
  • Non maîtrisé : la coupe de page, qui dépend de la fabrication.
  • À décider avant le bon à tirer : six points, listés plus bas.

Le deuxième point est le seul qui compte vraiment. Un blanc n’est pas l’absence de texte, c’est un intervalle que le lecteur remplit d’une attente. Sa longueur se sent, elle se mesure à la lecture à voix haute, et elle se compose comme le reste.

Le blanc typographique, et ce qu’il fait au poème

Le blanc typographique agit sur trois plans distincts, et les confondre conduit à des décisions arbitraires.

Sur le plan syntaxique, il fonctionne comme une ponctuation forte. Un blanc entre deux strophes vaut au minimum un point, souvent davantage, et il rend inutile la ponctuation qui l’accompagne. C’est la raison pour laquelle beaucoup de poèmes contemporains suppriment le point final des strophes : il fait double emploi.

Sur le plan rythmique, il impose une durée de silence. À la lecture publique, un blanc entre strophes se traduit par une pause d’une à deux secondes, un vers isolé par une pause avant et après. Cette conversion n’est pas une convention personnelle, c’est ce que fait spontanément un lecteur qui découvre le texte.

Sur le plan visuel, enfin, il structure la page avant toute lecture. L’œil compte les blocs en une fraction de seconde et forme une attente sur la longueur du poème et sur son régime. Un texte en blocs égaux annonce une régularité ; un texte en blocs inégaux annonce une progression irrégulière, et il faut la tenir.

Trois blancs différents, trois effets

Type de blanc Mesure courante Effet à la lecture Erreur fréquente
Entre deux vers interligne simple continuité, pas de rupture interligne trop large qui isole chaque vers
Entre deux strophes une ligne vide arrêt, changement de plan blancs de tailles inégales dans un même texte
Autour d’un vers isolé une ligne vide avant et après insistance, suspension en abuser jusqu’à l’annuler
Entre deux poèmes page nouvelle séparation complète deux poèmes sur une même page par économie

La dernière ligne du tableau est celle qui fait le plus de dégâts dans les recueils fabriqués au plus juste. Deux poèmes courts partageant une page se lisent comme un seul texte en deux mouvements, quelle que soit la taille du blanc qui les sépare, parce que la page est l’unité que l’œil retient.

L’interligne, l’interstrophe et la page

Les trois mesures se règlent ensemble et jamais séparément. Un interligne de texte courant, une interstrophe qui vaut exactement une ligne de ce même interligne, et une hauteur de page qui accepte le plus long poème du recueil sans coupe.

Deux réglages produisent des erreurs visibles. Une interstrophe fixée en points plutôt qu’en lignes finit par ne plus correspondre à un multiple de l’interligne, ce qui décale les vers d’une page à l’autre et se remarque dès qu’on tourne. Et un interligne trop généreux, choisi pour aérer, dissout la strophe : chaque vers devient une unité isolée, et les blocs cessent d’exister.

Sur le format, une règle empirique vaut d’être connue : le format se choisit d’après le vers le plus long du recueil, pas d’après une préférence esthétique. Un seul alexandrin qui se replie sur une largeur trop étroite impose une solution de repli à tout le livre, sujet que nous avons traité pour les textes destinés à l’écran, où le problème se pose avec plus d’acuité encore.

Le vers isolé, cas particulier

Un vers seul entre deux blancs concentre plus d’attention que n’importe quel autre emplacement du poème. C’est l’outil le plus puissant du dispositif et le plus facile à user.

Trois emplois tiennent. En tête de texte, où il fonctionne comme une adresse ou une date. En clôture, où il donne au dernier vers un poids que la strophe lui refuserait. Au milieu, enfin, où il marque le pivot du poème, à condition qu’il y en ait un.

Trois emplois ne tiennent pas. Le vers isolé décoratif, placé là parce que la strophe faisait cinq vers et que quatre paraissaient plus propres. Le vers isolé multiple, à raison de trois ou quatre par texte, qui annule l’effet par répétition. Et le vers isolé sur un énoncé faible, qui met en évidence exactement ce qu’il aurait fallu cacher.

Un test rapide : lisez le vers isolé seul, à voix haute, sans le reste. S’il ne supporte pas cette exposition, il ne la supportera pas davantage sur la page, où la mise en forme lui donne précisément cette solitude.

La page tournée, le blanc qu’on ne contrôle pas

Le plus grand blanc d’un recueil est celui que produit une page tournée, et c’est le seul que l’auteur ne compose pas. Il dépend de la pagination, du nombre de feuillets et parfois d’un impératif de cahier.

Deux accidents reviennent. Un poème coupé entre deux strophes, où la page tournée ajoute un silence de plusieurs secondes au milieu du texte. Et un poème dont le dernier vers bascule seul sur la page suivante, ce qui lui donne une importance que rien ne justifie.

Les remèdes sont connus et ils se demandent à la fabrication : décaler le poème d’une page, accepter une page moins remplie, ou modifier l’ordre du recueil. Le troisième est le plus radical et parfois le meilleur, parce qu’un ordre de recueil n’est pas sacré et qu’un déplacement de deux textes règle souvent trois coupes malheureuses.

Un conseil pratique pour les auteurs qui remettent un fichier : demandez un jeu d’épreuves paginé, pas un fichier au fil du texte. Les coupes de page n’apparaissent qu’à ce stade, et c’est le seul moment où elles se corrigent sans coût.

Deux mises en page du même texte

Le poème ci-dessous compte douze vers. Première version, en trois blocs égaux.

On a vidé la remise en deux jours.
Il restait des bocaux, une échelle,
et le vélo de quelqu’un
que personne n’a réclamé.

Le camion est venu le mardi.
On a tout monté à trois,
sans compter les allers,
en parlant d’autre chose.

Ce qui pèse n’est pas ce qu’on emporte.
C’est la remise vide,
le soir, avec la porte ouverte
et rien à fermer.

Seconde version, mêmes vers, même ordre, cinq blocs et deux vers isolés.

On a vidé la remise en deux jours.
Il restait des bocaux, une échelle,
et le vélo de quelqu’un
que personne n’a réclamé.

Le camion est venu le mardi.

On a tout monté à trois,
sans compter les allers,
en parlant d’autre chose.

Ce qui pèse n’est pas ce qu’on emporte.

C’est la remise vide,
le soir, avec la porte ouverte
et rien à fermer.

Rien n’a été ajouté, rien n’a été retiré. Deux blancs supplémentaires ont été introduits, et deux vers se retrouvent seuls.

Un point de méthode avant de comparer : l’exercice ne vaut que si l’on lit les deux versions à voix haute, à quelques minutes d’intervalle, sans chercher laquelle on préfère. La préférence vient trop vite et elle porte le plus souvent sur l’aspect de la page, alors que ce qui se joue tient à la répartition du temps.

Ce que la seconde mise en page change à la lecture

Le premier effet est une redistribution du poids. Dans la version en trois blocs, le vers le plus fort est le dernier, par simple position. Dans la seconde, deux autres vers lui disputent l’attention, et le texte cesse d’être une progression vers une chute.

Le deuxième effet porte sur le temps. La version en trois blocs se lit d’une traite, avec deux pauses. La seconde impose quatre pauses, dont deux longues, et la durée totale de lecture à voix haute augmente d’environ un tiers pour un texte identique.

Le troisième effet est le plus intéressant et le moins prévisible : l’isolement du vers cinq transforme une information factuelle en événement. Le camion est venu le mardi ne dit rien de particulier au milieu d’une strophe ; seul entre deux blancs, il devient la date à partir de laquelle quelque chose est irréversible.

Il existe un coût, et il faut le nommer. La seconde version est plus lente et plus démonstrative. Elle indique au lecteur où appuyer, ce que la première lui laissait décider. Choisir entre les deux, c’est choisir entre un texte qui conduit et un texte qui laisse faire, et aucune des deux options n’est meilleure en soi.

Le tableau des écarts mesurés

Critère Version en trois blocs Version en cinq blocs
Nombre de vers 12 12
Blancs internes 2 4
Vers isolés 0 2
Durée de lecture à voix haute environ 35 secondes environ 47 secondes
Hauteur occupée 14 lignes 16 lignes
Vers perçu comme central le dernier le cinquième

La dernière ligne résume l’enjeu. Deux lignes vides déplacent le centre de gravité d’un poème sans qu’un mot ait bougé, et ce déplacement est bien plus important que le gain ou la perte de place sur la page.

Le blanc en lecture publique

Micro sur pied devant quelques chaises dans une librairie, rayonnages en arrière-plan

À l’oral, le blanc devient un silence, et le silence est la partie la plus difficile d’une lecture. Trop court, il annule la strophe ; trop long, il donne l’impression que le lecteur a perdu sa place.

Deux repères pratiques, éprouvés en librairie. Un blanc entre strophes se tient autour d’une seconde, ce qui est déjà beaucoup plus long qu’il n’y paraît de l’intérieur. Un vers isolé demande une pause avant et une pause après, la seconde plus longue que la première.

Une méthode simple permet de régler cela sans se fier à son ressenti : marquer les silences sur l’exemplaire de lecture, d’un trait ou de deux selon la durée. Ce marquage prend cinq minutes et supprime la principale cause de lecture ratée, qui n’est pas le trac mais l’accélération dans les blancs. Les praticiens de la poésie en performance travaillent cette dimension bien plus systématiquement que les auteurs de page.

Ce que l’écran fait au blanc

Sur une liseuse ou dans un navigateur, la hauteur de la ligne vide dépend de réglages que le lecteur modifie, et la notion de page disparaît au profit d’un défilement. Deux conséquences suivent.

La première : l’interstrophe et l’interligne peuvent se rapprocher au point de se confondre, ce qui efface les strophes. Il faut donc que la séparation soit exprimée comme une séparation de blocs, et non comme une ligne vide insérée dans le texte, faute de quoi elle disparaît au premier changement de taille de caractères.

La seconde : le blanc de fin de poème n’existe plus, puisque le texte suivant remonte immédiatement. Un séparateur discret redevient nécessaire, alors que le livre imprimé s’en passait très bien. Ces contraintes rejoignent celles qu’imposent plus largement les formes visuelles et sonores quand elles changent de support.

Six décisions à prendre avant le bon à tirer

  1. La valeur de l’interstrophe : une ligne pleine, la même partout dans le recueil.
  2. Le sort des vers isolés : liste établie, texte par texte, et pas plus d’un par poème sauf intention.
  3. La règle de coupe de page : aucun poème coupé, ou coupe autorisée uniquement entre deux strophes.
  4. Le nombre de poèmes par page : un seul, sauf pour une suite explicitement composée comme telle.
  5. Le traitement du dernier vers orphelin : interdit, avec décalage du texte s’il le faut.
  6. Le blanc de section : page blanche ou simple demi-titre, décidé une fois pour tout le livre.

Ces six points se règlent en une heure avec le maquettiste et évitent la moitié des reprises d’épreuves. Ils ont un autre mérite, moins évident : les formuler oblige à décider, texte par texte, ce que le blanc est censé produire, et cette question-là fait souvent réécrire deux ou trois poèmes.

Questions fréquentes

Un blanc peut-il remplacer un mot manquant ?

Il peut suspendre, il ne peut pas signifier à la place du texte. Un blanc posé là où l’on n’a pas trouvé le vers se lit exactement comme ce qu’il est, et le lecteur perçoit un manque plutôt qu’un silence. Le blanc travaille sur ce qui est écrit, jamais sur ce qui ne l’est pas.

Faut-il ponctuer la fin d’une strophe quand un blanc suit ?

C’est un choix de recueil, pas de poème, et il se tient d’un bout à l’autre. Le point final fait double emploi avec le blanc et beaucoup d’auteurs le suppriment ; d’autres le conservent pour marquer une clôture plus nette. Ce qui ne fonctionne pas est l’alternance des deux usages sans raison apparente.

Comment mesurer l’effet d’un blanc sur son propre texte ?

En lisant à voix haute, chronomètre en main, les deux versions à quelques jours d’intervalle. L’écart de durée est le seul indicateur objectif dont on dispose, et il correspond assez bien à ce que percevra un lecteur.

Un poème très long supporte-t-il beaucoup de blancs ?

Au-delà d’une certaine densité, les blancs cessent d’être perçus comme des silences et deviennent une texture de page. L’effet n’est pas mauvais, il est simplement différent : le texte se lit alors par îlots, et la question du rythme se déplace vers celle de l’ordre des blocs.

L’auteur décide-t-il vraiment de la mise en page ?

Cela dépend des maisons, et la marge est plus large en poésie qu’ailleurs. Les points décisifs — coupes de page, vers isolés, un poème par page — s’obtiennent presque toujours s’ils sont demandés au bon moment, c’est-à-dire avant la maquette et non sur épreuves.

Deux lignes vides ne coûtent rien à fabriquer et changent le centre d’un poème. C’est probablement la seule intervention de mise en page dont l’effet sur le sens dépasse largement l’effort qu’elle demande, et c’est la raison pour laquelle j’ai fini par refuser de céder ce blanc-là.

Camille Roussel écrit et publie de la poésie depuis quinze ans et anime des lectures en librairie. Elle travaille surtout les formes courtes et la prosodie française contemporaine. Elle tient ici un carnet de composition ouvert, brouillons compris.