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Vendanges, cinq poèmes et le carnet de terrain qui les a nourris

Rangs de vigne pendant la récolte, seaux et cagettes posés au pied des ceps

J’ai coupé du raisin pendant dix jours, chez un vigneron qui prend des saisonniers et deux ou trois curieux. Le carnet tenait dans la poche arrière, un format de poche à spirale, et il est revenu gondolé par la pluie du sixième jour. Il contient quarante et une entrées.

Sur ces quarante et une entrées, cinq ont produit un texte. Les autres restent ce qu’elles sont : des horaires, des poids, des phrases entendues, des odeurs notées en trois mots. Elles ne sont pas des poèmes ratés, elles sont de la matière qui n’a pas trouvé sa forme, et c’est une distinction qui compte.

Ce qui suit publie les deux côtés. Les extraits du carnet dans leur état de chantier, sans ponctuation ajoutée ni syntaxe rétablie, et les cinq textes qui en sont sortis, avec ce qui a été coupé au passage.

Dix jours, un carnet, cinq textes

  • Durée : dix jours de coupe, sept à huit heures par jour, une pause à midi.
  • Support : un carnet de poche à spirale, un crayon de papier, jamais un stylo.
  • Volume : quarante et une entrées datées et horodatées, aucune rédigée.
  • Rendement : cinq textes achevés, deux abandonnés en cours, trente-quatre entrées sans suite.
  • Règle tenue : aucun vers écrit sur place, transcription le soir même.
  • Ce qui se transpose : le protocole, pas le sujet.

La dernière ligne est la seule qui vaille pour un lecteur qui n’ira jamais aux vendanges. Un chantier de dix jours avec un geste répété et des horaires imposés produit le même type de matière, qu’il s’agisse de vigne, de déménagement ou de garde de nuit.

Ce que le carnet enregistre, et ce qu’il laisse filer

Rangées de vignes dans la brume du matin, sol humide et piquets alignés vers le fond

Un carnet tenu pendant un travail manuel n’enregistre pas ce qu’un carnet de bureau enregistrerait. Les mains sont occupées, le dos est plié, l’écriture se fait debout en trente secondes volées entre deux rangs. Ce qui passe ce filtre est très pauvre grammaticalement et très riche en faits.

Sont notés : les horaires, les nombres, les mots entendus, les odeurs, la matière des choses. Ne passent pas : les phrases construites, les impressions générales, tout ce qui demande un verbe conjugué. La contrainte physique fait le tri à ma place, et elle le fait mieux que moi.

Ce que le carnet laisse filer, en revanche, tient en un mot : la durée. Un rang de cent quatre-vingts mètres coupé en trois quarts d’heure ne laisse aucune trace de sa longueur dans la note, parce qu’on n’écrit pas pendant. La durée doit être reconstruite après coup, et c’est là que le poème commence à mentir si on n’y prend pas garde.

Un dernier constat, contre-intuitif. Les entrées les plus utiles ne sont pas les plus visuelles. Une note de poids, un chiffre d’horaire, une phrase de dix mots prononcée par quelqu’un valent mieux qu’une description de lumière, parce qu’un fait résiste à la relecture tandis qu’une impression s’évapore dès qu’on la relit à froid.

Cinq poèmes de vendanges, dans l’ordre où ils sont venus

Ils paraissent dans l’ordre chronologique du chantier, pas dans celui de leur écriture. Trois ont été composés le soir même, un le lendemain, le dernier deux semaines plus tard, une fois rentrée. Cet écart de fabrication se voit, et je ne l’ai pas gommé.

Aucun n’a de titre. Les cinq poèmes de vendanges portent ici le nom du moment du chantier auquel ils se rattachent, ce qui est un artifice de publication : dans un recueil, ils seraient séparés par des blancs et le lecteur ferait le lien lui-même, ou ne le ferait pas.

Une précision sur leur statut. Ils sont inédits, jamais parus ailleurs, et rien ne dit qu’ils entreront tels quels dans un livre. Deux d’entre eux me paraissent déjà datés dans leur troisième strophe. Les publier maintenant fixe une date de version, ce qui permettra plus tard de mesurer le déplacement.

Le premier rang, et le mot qui manquait

Le carnet, premier jour, avant que rien ne soit écrit d’autre.

6 h 40 — brume jusqu’à mi-hauteur des ceps — froid dans les doigts, pas dans l’air — rang de 180 m paraît-il, personne ne compte — sécateur accroche au troisième cep

Le texte est venu le soir même, en une seule séance, autour du dernier élément de la note. Le sécateur qui accroche est un fait matériel banal et il contient toute la question du premier jour : le geste n’est pas encore là.

Sept heures. Le rang commence
là où finit la route,
et rien ne dit combien de ceps
avant le bout.

On coupe à hauteur de genou.
Le premier geste est faux,
le deuxième aussi,
le troisième est déjà une habitude.

Le mot qui manquait, et que j’ai cherché deux jours, était celui du bruit du sécateur. Aucun verbe français ne le rend sans exagérer : claquer est trop sec, craquer appartient au bois, couper ne dit rien. J’ai fini par le retirer complètement, et le texte s’en est trouvé mieux. Un mot introuvable signale parfois que la chose n’avait pas besoin d’être dite.

La hotte, le seau, et un vers de trop

Deuxième jour, milieu de matinée, un moment où la fatigue n’est pas encore là et où l’on observe encore.

10 h 15 — porteur passe toutes les 4 min environ — seau de 12 kg, il dit — bruit du seau qui se vide dans la hotte, deux temps : le gros, puis les grains isolés

La note contient déjà l’observation rythmique qui fait le texte : le vidage se fait en deux temps. Je n’ai eu qu’à la déplier.

Le seau plein pèse
exactement le temps
qu’il faut pour lever la tête.

Le porteur passe,
prend, repose,
et le rang se referme.

La version écrite le soir comportait un vers supplémentaire, en fin de texte : et personne ne compte les allers. Il a tenu quatre jours avant de sauter. Le problème n’est pas qu’il soit faux, il est exact ; le problème est qu’il commente. Le poème constatait, ce vers-là évaluait, et l’écart de régime se sentait à la lecture à voix haute.

C’est la coupe la plus fréquente dans mon travail, et sans doute dans celui de beaucoup : le dernier vers qui explique le poème. Un texte de six vers qui se termine par une remarque générale devient une anecdote assortie de sa morale.

Midi sous la bâche : ce que la fatigue écrit à votre place

Quatrième jour. La note est la plus longue du carnet, ce qui n’arrive qu’à la pause.

12 h 30 — ombre de la remorque, neuf personnes — pain, saucisson, un thermos — odeur de raisin sur les mains, ne part pas — trois rangs encore, dit quelqu’un — personne ne vérifie

Le dernier élément est celui qui a déclenché le texte. Une information circule, tout le monde l’accepte, personne ne la contrôle : c’est un fait social minuscule et il dit la fatigue mieux qu’aucune description de la fatigue.

À midi on ne parle plus.
On mange à l’ombre d’une remorque,
le pain a le goût du raisin
parce que les mains n’ont pas changé.

Quelqu’un dit qu’il reste trois rangs.
Personne ne vérifie.

Deux tentatives ont précédé celle-ci, toutes deux abandonnées. La première décrivait la fatigue directement, avec des adjectifs ; elle est illisible. La seconde passait par une comparaison avec le sommeil, et elle sortait du chantier au troisième vers. Écrire la fatigue en la nommant ne marche pas, parce que le lecteur fatigué ne se reconnaît que dans les effets.

Ce déplacement de l’état vers ses effets rejoint ce que travaillent beaucoup de textes attentifs au rapport concret au dehors : décrire ce qu’un corps fait dans un lieu, plutôt que ce qu’il ressent devant lui.

Le pressoir, ou l’image qu’il a fallu retirer

Vieux pressoir en bois dans un chai, cuve et madriers visibles sous une lumière rasante
FOTO:Fortepan — ID 1367 : Adományozó/Donor: Fortepan. / CC BY-SA 3.0

Septième jour, fin d’après-midi, la seule entrée du carnet prise à l’intérieur.

16 h — chai — pressoir lent, plus lent que prévu — bruit continu mais pas régulier — jus trouble — ça sent la pomme, pas le vin

La dernière observation est celle qui m’a décidée à écrire. Le moût ne sent pas ce qu’on attend, et cet écart entre l’attente et la chose est exactement ce qu’un poème peut porter sans le commenter.

Le pressoir tourne lentement,
plus lentement qu’on ne croit
quand on l’a vu en photographie.

Ce qui sort n’est pas encore du vin.
Ça sent la pomme,
ça sent le bois mouillé,
ça ne sent rien de ce qu’on avait promis.

La version initiale portait un quatrième groupe, deux vers qui comparaient le chai à une poitrine et le pressoir à un battement. L’image est venue seule, ce qui aurait dû m’alerter, et elle a survécu trois relectures avant de tomber.

Son défaut n’est pas d’être fausse. Son défaut est d’être disponible : n’importe qui, placé devant un pressoir, écrit un cœur ou un poumon. Une image qui se présente sans effort a déjà été écrite, et le texte gagne presque toujours à rester du côté de ce qui se sent réellement, ici l’odeur de pomme.

La dernière benne, gardée sans retouche

Dixième jour, dix-septième heure. La note est courte, et c’est le seul texte que je n’ai pas retouché.

17 h 05 — dernière benne — le tracteur monte la côte — plus personne ne parle — on regarde le rang vide

Dernière benne à dix-sept heures.
Le tracteur part,
on reste debout dans le rang vide
sans savoir quoi faire des mains.

On rentre. Le lendemain,
personne ne se lève à six heures
et c’est cela, la fin des vendanges.

Il a été écrit deux semaines après, une fois le corps redevenu normal, et c’est probablement ce qui explique qu’il n’ait pas eu besoin de reprise. La note contenait la scène entière ; il ne manquait que le lendemain, et le lendemain ne pouvait pas être noté sur place.

Je n’en tire pas une règle. Un texte écrit à distance n’est pas meilleur par principe : les quatre autres, écrits à chaud, tiennent aussi. Mais celui-ci demandait un après, et la seule façon d’avoir un après est d’attendre. Ce rapport différé à l’événement traverse tous les textes qui travaillent la matière du souvenir, où la scène ne devient disponible qu’une fois refroidie.

Du carnet au vers : ce qui se perd à chaque passage

Jour Mots dans la note Vers écrits Vers gardés Ce qui a disparu
1 28 11 8 le bruit du sécateur, introuvable
2 33 7 6 un vers de commentaire final
4 30 19 6 deux versions entières
7 23 9 7 une image de cœur
10 19 7 7 rien

Le tableau dit deux choses. La quantité de matière notée ne prédit pas la longueur du texte : les notes les plus fournies ont donné les poèmes les plus courts. Et le seul texte conservé intégralement est celui qui a été écrit le plus tard, ce qui ne plaide guère pour l’inspiration saisie sur le vif.

Il dit aussi ce qu’aucune colonne ne mesure : les trente-quatre entrées restantes. Elles n’apparaissent pas ici et ne sont pas perdues pour autant. Deux d’entre elles, sur le tri et sur les guêpes, attendent une forme que je n’ai pas encore trouvée.

Le vocabulaire technique, et jusqu’où l’employer

Un chantier apporte des mots que le lecteur ne connaît pas forcément : cep, rang, hotte, comporte, benne, chai, moût, tri. La tentation consiste à tous les employer, parce qu’ils sonnent juste et qu’ils prouvent qu’on y était. C’est précisément pour cela qu’il faut s’en méfier.

La règle que j’applique tient en une question : le lecteur peut-il voir la chose sans dictionnaire ? Benne, oui, le contexte la montre. Comporte, non, et le mot arrête la lecture pour un gain nul. Moût, à la limite, si la phrase autour l’explique par ce qu’il sent et ce qu’il fait.

Le second critère est l’usage. Un mot technique employé pour sa sonorité est un ornement, et il se repère à ce qu’on pourrait le remplacer par un synonyme courant sans rien perdre. Un mot technique employé parce qu’aucun autre ne désigne la chose est nécessaire, et il se garde même s’il arrête un lecteur sur dix.

Le troisième critère est quantitatif. Trois termes spécialisés dans un texte de huit vers créent un effet de documentation ; un seul crée un effet de présence. Sur les cinq textes publiés ici, le vocabulaire de métier se réduit à trois mots au total, et deux d’entre eux sont dans le même poème.

Reprendre la méthode ailleurs qu’aux vendanges

Le protocole ne doit rien à la vigne. Il demande trois conditions : un geste répété assez longtemps pour devenir automatique, un horaire imposé de l’extérieur, et l’impossibilité d’écrire pendant. C’est cette impossibilité qui fait tout le travail, en obligeant la note à être brève et factuelle.

Quatre règles suffisent à le transposer. Le carnet reste sur le corps, jamais dans un sac. On note des noms et des nombres, jamais des phrases. On transcrit le soir même, sans corriger la syntaxe. Et on interdit l’écriture de vers pendant les heures de chantier, y compris à la pause, y compris quand quelque chose vient.

Cette dernière règle est la plus difficile et la plus rentable. Un vers écrit sur place capture l’émotion du moment, qui ne survit presque jamais à la relecture. La note, elle, reste utilisable des mois plus tard, parce qu’elle ne contient rien d’autre que ce qui était là. C’est ce qui distingue un carnet de terrain d’un journal intime, et c’est aussi ce qui le rapproche du travail des poètes qui écrivent depuis la rue, contraints par le mouvement à noter court.

Questions fréquentes

Faut-il avoir travaillé aux vendanges pour écrire ce genre de textes ?

Non, mais il faut avoir travaillé quelque part. Ce qui rend la matière utilisable, c’est la durée et la contrainte, pas le pittoresque du décor. Un chantier de vendanges observé une demi-journée en visiteur donne des cartes postales ; dix jours de coupe donnent des faits.

Comment prend-on des notes quand les mains sont occupées et sales ?

Debout, en fin de rang, trente secondes maximum, au crayon de papier parce qu’un stylo à bille refuse le papier humide. Le carnet à spirale se tient d’une main. Les notes sont illisibles pour un tiers et lisibles pour moi le soir même, pas au-delà de deux jours.

Le vocabulaire technique rebute-t-il le lecteur ?

Seulement quand il est décoratif. Un mot de métier que le contexte éclaire passe sans effort et donne au texte son ancrage. Trois mots de métier en huit vers transforment le poème en fiche documentaire, et le lecteur décroche non par ignorance mais par ennui.

Combien de temps faut-il laisser entre le carnet et le texte ?

Il n’y a pas de délai unique, et l’expérience racontée ici le montre : trois textes le soir même, un le lendemain, un à deux semaines. Le seul critère fiable est la présence d’un après dans le sujet. S’il en faut un, il faut attendre qu’il ait eu lieu.

Que deviennent les notes qui n’ont donné aucun poème ?

Elles restent dans le carnet, qui est archivé entier et daté. Certaines se réactivent des années plus tard, souvent dans un texte sans rapport avec leur sujet d’origine. Recopier les meilleures dans un fichier trié fait perdre ce hasard, qui est la principale utilité de l’archive.

Dix jours de vendanges n’ont pas fait de moi une meilleure poète, et ce n’était pas le pari. Ils ont produit quarante et une entrées dont cinq ont tenu, un taux qu’aucune séance de bureau n’atteint chez moi, et une certitude modeste : le corps occupé note mieux que la tête disponible.

Camille Roussel écrit et publie de la poésie depuis quinze ans et anime des lectures en librairie. Elle travaille surtout les formes courtes et la prosodie française contemporaine. Elle tient ici un carnet de composition ouvert, brouillons compris.